Cantique des plaines – Nancy Huston

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Paddon vient de mourir. Sa petite-fille, Paula, tente de reconstituer son histoire, à travers les fragments de mémoire qu’il a laissés. A travers lui, c’est en fait toute l’histoire de sa famille qu’elle retrace. Et à travers celle-ci même, celle de l’Alberta, sur quatre générations.

De Nancy Huston, j’avais lu il y a longtemps Ligne de faille et Le saut de l’ange et, si je n’ai pas gardé de notes sur mes lectures (je n’en faisais jamais à l’époque), je me souviens pourtant avoir beaucoup aimé. Je ne vois pas bien à quel autre écrivain aurait pu mieux m’accompagner pour ma traversée outre-Atlantique en Alberta que Nancy Huston qui est née à Calgary ! Ce roman m’a tenu compagnie dans les deux avions que j’ai pris pour rejoindre cette grosse ville (qui n’est pas la capitale de la province – c’est Edmonton) puis pendant mon périple à travers les Rocheuses.

Pour vous situer rapidement le contexte géographique : l’Alberta est une province à peu près grosse comme la France mais bien moins peuplée. Les deux tiers du territoire sont recouverts par la forêt. Le reste est une immense plaine de production agricole, principalement d’orge et de blé, mais aussi d’élevage bovins et de moutons.  C’est le pays des cowboys, mais aussi, moins glamour, des plateformes pétrolières grâce à l’or noir qui y a été découvert au début du 20e siècle (1914, je crois). Mais bien avant cela, il y eu la ruée vers l’or…

L’histoire de la famille de Paula commence là. Son arrière-grand père, le père de Paddon, fut l’un de ceux qui tenta l’aventure vers l’Ouest depuis l’Angleterre en 1897. Cantique des plaines fut à ce titre pour moi un merveilleux livre d’Histoire. « (…) On avait réussi à vider les prairies et maintenant on cherchait à les remplir – Des terres, des terres, venez acheter des terres, des milliers d’hectares disponibles, libres d’impôts, tarifs de voyage préférentiels, sol excellent, productivité garantie (…) – et la ruée a commencé, visant à remplacer au plus vite les bisons disparus par des vaches et les Indiens disparus par des vachers, et les hommes ont afflué, les ratés et les criminels ont afflué, jeunes et musclés, dure à cuire et tapageurs, pas spécialement instruits mais fiers de savoir tenir leur alcool (surtout comparés aux Peaux-Rouges), et soulagés de trouver une deuxième jeunesse après avoir bâclé la première de l’autre côté de l’Océan, c’est ainsi qu’est arrivé ton père, un des premiers, un gamin irlandais têtu qui avait grandi dans la pauvreté crasse en Angleterre et qui s’était ruiné dans l’élevage de vaches laitières, a sans doute sauté à pieds joints dans l’espoir de l’or à gogo dans le Grand Nord ».
Après l’euphorie vint la désillusion. Jusqu’à l’or, pas tout le monde y arrivera. Certains tomberont fous dans ces espaces immenses. D’autres se diront qu’il faut poser ses galoches dans les plaines et devenir fermier. Telle est l’histoire des premiers cowboys de l’Alberta.
Seulement, c’était sans compter sur le climat des plaines Après les chaleurs torrides et poussièreuses accompagnées d’invasions de sauterelles, ce sera les hivers bleus et blancs à -40 degrés. En vérité, on crève la dalle. Mais les femmes venues prêter mains fortes aux hommes (venues tout exprès pour les épouser) ne sont pas des mauviettes. C’est du costaud et ça retrousse ses manches ! C’est peut-être pour ça que lorsque Paddon voit le jour, son père veut en faire un roi du rodéo, alors que lui rêve d’autre chose. Fasciné par le temps, il voudrait être celui qui sort une thèse phénoménale sur le sujet. Comme ses parents, ses ambitions vont être revues à la baisse. Enseignant dans un lycée. Histoire de pouvoir nourrir la famille. Heureusement, il rencontre Miranda, une artiste   Amérindienne qui va lui offrir les plus beaux moments de sa vie, renverser le temps à sa manière et surtout opposer à la rudesse blanche la sensualité indienne, vraie beauté du pays.

Nancy Huston ne propose pas un récit chronologique. Bien au contraire, le lecteur est sans cesse basculé d’une génération à l’autre, d’une époque à l’autre. Paula, la narratrice, tente de reconstituer la vie de son grand-père à travers des fragments incomplets, comblant de son imagination le vide. Nous suivons le travail de sa mémoire qui nous emporte comme le rythme entêtant d’une chanson, les repères disparaissent, le passé et le présent ne font qu’un pour raconter l’histoire de l’Alberta et par là-même de l’Ouest du Canada.

La plume de l’auteure se fait tour à tour lyrique, sensuelle, mais aussi moqueuse :
« Ensuite Dieu envoya des punaises – allez, souffrez ! – et des moustiques ! une épidémie de poliomyélite ! des lapins et du mildiou ! toutes sortes de canulars ! Il n’arrêtait pas de plonger la main dans Son chapeau, d’en retirer une horreur après l’autre et de les éparpiller sur le pays comme des confettis ou des bonbons gratuits. »

Nancy Huston a d’abord écrit ce roman en anglais (avec un autre titre) et puis l’a réécrit en français où il a paru en 1993. Je me demande comment j’ai pu l’ignorer depuis car c’est une pépite ! Il est très riche, il y aurait encore beaucoup à dire. Je ne me suis pas ennuyée une seconde. C’était fabuleux de retrouver des lieux où je suis passée alors que j’étais encore là-bas dans l’Ouest. C’est génial maintenant d’avoir en plus des images réelles en mémoire.

Je vous recommande ce roman si vous aimez les Grands Espaces, les histoires de pionniers et les Amérindiens à qui Nancy Huston rend joliment hommage. Une histoire à (re)découvrir. Et bien sûr, l’envie de revenir vers cette auteure.
(J’ai absolument adoré sa région d’origine et l’ouest du Canada en général, ce qui ne gâche rien. Fabuleux.)

 

 

 

 

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A propos Maeve

Blogueuse littéraire depuis 2009, lectrice compulsive depuis l'âge de 6 ans ^_^ .
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Un commentaire pour Cantique des plaines – Nancy Huston

  1. alexmotamots dit :

    Une auteure que j’apprécie. Je note ce titre.

    Aimé par 1 personne

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