La disparition d’Adèle Bedeau – Graeme Macrae Burnet

71vdpDAIjbL

Traduit par Julie Sibony

Nous sommes en Alsace, à Saint-Louis, une ville de 20 000 habitants. Tous les midis et tous les soirs, Manfred Baumann, 36 ans, prend ses repas au restaurant de la Cloche, avec tous les jours le même repas, les mêmes personnes comme entourage, les mêmes gestes, toujours. La seule « nouveauté » depuis cinq ou six mois, c’est la serveuse, Adèle. Une jeune femme à la jupe courte, la poitrine forte, au fessier imposant, au caractère maussade. Maussade, à l’image de cette ville terne. Manfred l’observe tous les jours depuis sa table, toujours la même. Manfred est célibataire, responsable de la banque de la ville, mais vit dans un deux-pièces tristoune. De temps en temps, il se rend Chez Simone, une sorte de maison close qui ne dit pas son nom, située hors de Saint-Louis. C’est bien pratique pour l’anonymat ! Un jour, Adèle ne se présente pas à son travail. Au bout de deux jours sans nouvelles, l’inspecteur Gorski est mis sur l’affaire de cette étrange disparition, dans cette ville où il ne s’est rien passé depuis des années. La précédente affaire remonte à plus de vingt ans. A cette époque, Gorski faisait ses débuts dans la police. L’étrange meurtre d’une jeune femme. Un SDF avait été inculpé du meurtre. Affaire close. C’est du moins ce qu’imagine tout le monde.

Après avoir minutieusement planté de le décor et les personnages, Graeme Macrae Burnet fouille le passé des personnages. Graeme Macrae Burnet ? Ah, j’oubliais ! : cet auteur écossais n’est que le traducteur du livre d’un certain Raymond Brunet qu’il nous présente en préface, dont le présent ouvrage aurait été un flop éditorial en 1982, avant d’être adopté par Chabrol en 1989. Il serait alors devenu un livre culte auprès des étudiants de l’époque. Raymond Brunet est mort : suicide. Macrae Burnet éclaircit tout de suite les choses pour ceux qui auraient l’imagination débordante, à propos du roman de Raymond Brunet : « Le restaurant de la Cloche et la ville de Saint-Louis sont exactement tels que décrits dans le livre (…) et certains personnages s’inspirent à l’évidence de personnes réelles. Les événements de l’intrigue, néanmoins, sont entièrement imaginées. (…) Dans la préface de son récit autobiographique Pedigree, Georges Simenon écrivait : « tout est vrai sans que rien ne soit exact ». Une formule qui convient parfaitement à La disparition d’Adèle Bedeau. »

Une préface qui a toute son importance. Georges Simenon, c’est bien l’ombre qui plane sur ce roman policier. C’est à lui que j’ai pensé quand j’ai rencontré les personnages, Des personnages qui ne sortent pas de l’ordinaire, des quidams que l’on peut croiser tous les jours. Des gens qui ne brillent pas au quotidien. Des gens qui s’ennuient.

Il y a une ambiance désuète mais c’est exactement ce qui fait le charme de ce roman policier. Un inspecteur médiocre, qui est entré dans la police en lisant des livres : « Il dépensait l’argent qu’il gagnait en romans policiers et en livres sur la criminologie et la psychologie. Il dévorait Simenon (…). » Rentrer dans la police était un moyen d’échapper à sa condition. De forcer le destin, comme on dit. La logique des choses aurait voulu qu’il reprenne la boutique de prêteur sur gages de ses parents. Le moyen de fuir Saint-Louis, bref de voir du pays, au moins jusqu’à Strasbourg ou Paris… Seulement, le réel est moins sûr que la fiction… Il s’était imaginé des choses…

L’imagination est comme une échappatoire pour les habitants de cette ville où il ne se passe rien et où tout le monde s’observe en chien de fusil. La moindre dérogation aux habitudes et tout le monde « se fait un film ». Manfred, en particulier, qui n’est pas en reste avec l’inspecteur qui l’oblige à se plonger dans le passé.  Le regard déjà suspicieux des autres à son encontre va se renforcer. C’est bien connu : les gens n’aime pas les solitaires. Sa propension à se raconter des histoires le mènent au bord de la paranoïa, à dérailler. La fin de l’histoire est tragique et d’une ironie mordante.

Je me suis régalée avec ce roman policier, écrit par un Ecossais. Graeme Macrae Burnet joue avec le lecteur, dès le début, par la mise en abyme induite par la préface. Elle scelle un pacte de lecture où, finalement, le mystère dépasse l’intrigue de l’histoire et nous touche dans notre réalité de lecteur. Cela m’a beaucoup amusée. Un hommage original à Simenon et Chabrol.

Une histoire qui vous tient en haleine, deux personnages qui ne sont pas aussi lisses qu’on l’imagine, mais humains, avec un jardin secret plutôt compliqué. L’auteur prend le temps de planter le décor, où chaque détail compte, avant de plonger le lecteur dans le passé et l’histoire personnelle de Manfred et Gorski. Jusqu’à la faille qui a fait basculer leur vie. La fin est un choc.

Graeme Macrae Burnet est un conteur d’histoires virtuose.

C’est un autre coup de coeur de la rentrée littéraire, d’un auteur dont on entendra sûrement encore parler et qui mérite d’être davantage connu. Un autre de ses romans sort en poche chez 10/18 en octobre, une histoire glaçante qui se passe dans les highlands d’Ecosse au XIXe siècle : L’accusé du Ross-Shire . Je vais me jeter dessus !

Publicités

A propos Maeve

Blogueuse littéraire depuis 2009, lectrice compulsive depuis l'âge de 6 ans ^_^ .
Cet article, publié dans Littérature écossaise, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour La disparition d’Adèle Bedeau – Graeme Macrae Burnet

  1. alexmotamots dit :

    Le côté Simenon ne me tentait pas. A tord, apparemment.

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s