Un pied au Paradis – Ron Rash

91B7tT3hwxL.jpg

Traduit par Isabelle Reinharez

Je vous embarque pour un voyage en Caroline du Sud, dans les années 50, dans la vallée de Jocassee. La guerre de Corée est encore toute proche et voit le retour de l’un de ses vétérans, Holland Winchester. Le gars est du genre loulou fort en gueule,  bagarreur et beau gosse. Un de ces vétérans qui aime montrer leurs trophées de guerre (âmes sensibles, s’abstenir !). Un soir, le shérif Alexander est appelé à la rescousse pour une bagarre déclenchée par ce vétéran, dans un bouiboui où les gaillards de Caroline du Nord ont l’habitude de venir en découdre avec ceux de Caroline du Sud. Ca le saoule car il avait prévu une soirée lecture avec « un bon bouquin sur les Indiens cherokee qu'[il] venait juste de commencer »  – trop dure la vie de shérif !!  Mais bon, le voilà parti remettre de l’ordre dans le bouiboui. Quelques jours plus tard, son adjoint lui apprend qu’il y a eu un appel de la mère de Holland : son fils a disparu, elle pense qu’on l’a sûrement tué car elle a entendu un coup de feu. Alexander part donc pour Jocassee, le lieu de son enfance, en plus d’être également le village natal du vétéran « gros-bras » que la guerre n’aura pas eu, ironie d’un sort tragique qu’on va découvrir…

Nous embarquons dans la voiture du sherif  pour un drôle de voyage dans un coin reculé, presque un autre espace-temps : celui des disparus de cette vallée de Jocassee.
« La route s’est aplanie et je me suis brusquement retrouvé dans la montagne. Ca m’a étonné, comme d’habitude, que tant de choses puissent changer en quelques kilomètres à peine. Il faisait toujours chaud, mais l’air avait été rincé de toute humidité. Les pins devenaient plus rares, remplacés par les frênes et les chênes. La terre était différente, elle aussi, non plus rouge mais noire. Et plus rocheuse et plus ingrate pour ce qui était d’en tirer sa subsistance. » Un coin où l’on vit de la culture du maïs et du tabac.
« J’ai quitté la route en arrivant devant le magasin de Roy Whitmire, pour aller me garer à côté du panneau annonçant DERNIERE POMPE A ESSENCE AVANT TRENTE KILOMETRES ».
Le sherif Alexander va interroger la mère de Holland et leur voisin tout proche, Billy Holcombe, tenter de retrouver le disparu, en vain.

On pourrait penser que le roman de Ron Rash, classé par l’édition du Livre de poche, dans la catégorie « policier », va tourner autour de la disparition de Holland, de la résolution de l’énigme et de la recherche du coupable. En réalité, c’est bien plus que cela.
A l’enquête de police inaboutie, succède une histoire de famille. Le sherif Alexander disparaît assez rapidement du texte pour laisser la place à quatre autres protagonistes : « la femme », « le mari », « le fils », l’adjoint ». La vérité se fera jour à travers les révélations successives qu’ils feront, à nous, lecteurs. Un couple stérile apprendra, à ses dépends, qu’il existe une drame bien pire que celui de ne pas pouvoir avoir d’enfants. Ron Rash n’accable pourtant pas ses personnages mais montre à quoi peut mener le désespoir et la jalousie. La culpabilité n’est pas le point d’orgue du roman, on sait rapidement qui est responsable de la disparition de Holland.   L’autre personnage central de ce village est une femme qui a tout d’une sorcière : elle habite une maison en retrait,  passe son temps à concocter des potions à base de racines et autres mélanges de plantes, elle croit au pouvoir de la lune et elle est mauvaise conseillère. Celle qui est capable de vous faire basculer de l’autre côté :   celui des morts, celui des disparus. Elle ajoute une dimension presque ésotérique à l’histoire de cette vallée sacrée.
Je reviendrai pas ici pour pêcher, faire du ski nautique ou me baigner ni rien de tout ça. Ici, c’était pas un coin pour les gens qui avaient un foyer.
Ici c’était un coin pour les disparus », avoue l’adjoint au shérif à la toute fin du roman.

La toile de fond de l’histoire est celle des lobbies, et plus précisément celle de la puissante compagnie d’électricité Carolina Power qui n’aura que faire des habitants de Jocassee, de cette ancienne terre Cherokee  dont le nom, amérindien,  signifie « la vallée de la disparue », car jadis une princesse du nom de Jocassee s’y était noyée et on n’avait jamais retrouvé son corps ». Ce qui intéresse Carolina Power c’est de faire de l’argent. Pour ce faire, elle va racheter au fil des années, au fur et à mesure les terres, pour y construire une retenue d’eau, un lac artificiel, obligeant les gens à l’exil. Plus de fermiers pour cultiver maïs et tabac, mais des hommes qui devront aller chercher du travail en usine pour gagner leur vie. Sauf pour les irréductibles :
« Je vais pas laisser ce lac recouvrir c’te maison, a-t-elle dit. Je la brûlerai d’abord de fond en comble.
Les paroles de Mme Winchester étaient confuses, le côté gauche de son visage figé comme un masque. Sa main droite s’est levée vers la tablette où la photo de son plus jeune fils nous regardait fixement. Mais ce n’est pas la photo qu’elle a attrapée sur le manteau de la cheminée. C’est une grosse boîte d’allumettes. »

Ce roman date de 2002 et il dormait sur mes étagères depuis un peu plus d’un an. Je me demande comment j’ai pu l’y laisser si longtemps : c’est le premier roman que je lis de Ron Rash et j’ai été totalement envoûtée par cette histoire, cette vallée disparue mais sacrée, ses personnages énigmatiques. Une histoire noire et ensorcelante, une histoire d’amour et de sang, de détresse, un drame de la jalousie . Une histoire de secrets de famille enfouis, de charmes, de décoctions, de recettes magiques, de lune croissante, de tombe indienne. Et surtout un magnifique hommage aux disparus de ce monde enfoui à tout jamais. Et à la nature qui est aussi un personnage à part entière du roman.

En regardant sur le web, j’ai trouvé que le lac de Jocassee est de nos jours une destination touristique à haute fréquentation. Les touristes savent-ils seulement ce qui dort au fond des eaux ?

Je classe ce livre parmi mes coups de coeur  2017.

 

 

 

Publicités

A propos Maeve

Blogueuse littéraire depuis 2009, lectrice compulsive depuis l'âge de 6 ans ^_^ .
Cet article, publié dans Littérature américaine, est tagué , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

4 commentaires pour Un pied au Paradis – Ron Rash

  1. Folavril dit :

    Coup de coeur pour moi aussi! Ron Rash est un de mes auteurs fétiches

    Aimé par 1 personne

  2. alexmotamots dit :

    Me voilà intriguée ! Une destination touristique à haut risque, alors.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s