Frappe-toi le coeur – Amélie Nothomb

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Cela commence comme un conte (comme souvent dans les romans d’Amélie Nothomb) : Marie « se savait jolie ». « Grande et bien faite, le visage éclairé de blondeur, elle ne laissait pas indifférent »« Elle étudiait le secrétariat »  parce qu’il « fallait bien étudier quelque chose ». Elle n’habite pas Paris mais « une ville assez éloignée de la capitale pour ne pas lui servir de banlieue ». Nous sommes en 1971. Elle « avait 19 ans, son heure était venue. Une existence formidable l’attendait ». « Elle trouvait grisant d’attirer les regards, d’être jalousée des autres filles ». « Quand Marie voyait les filles la regarder avec cette envie douloureuse, elle jouissait de leur supplice au point d’en avoir la bouche sèche. »  Une petite princesse d’emblée antipathique, mais qui, grâce à son physique, séduit le plus beau garçon de la ville (et peut-être aussi le plus couillon !) Un scenario digne d’un film à succès dont elle serait l’héroïne. Marie nage en plein délire égocentré pendant qu’Olivier, son amoureux transi, prend ses frémissements pour une marque d’amour. Pourtant, un grain de sable vient bouleverser le scenario de la donzelle. Enfin, disons qu’en guise de grain de sable, c’est un plutôt une « graine » ! Mariage avec Olivier précipité.  Adieu faste du mariage du siècle !  Marie accouche de Diane, toute mignonne, toute brune comme son papa qui s’écrie : « Tu es la plus belle petite fille que j’aie vue de toute ma vie ! » Le début de la fin : Marie devient jalouse de Diane, qui lui vole la vedette.
D’ailleurs Marie passe assez rapidement en arrière-plan dans le roman, qui fait la part belle à Diane. Un  petit ange brun intelligent, qui comprend très tôt l’ampleur des dégâts : « Mon explication de l’univers s’écroule. (…) . Maman, j’ai essayé de comprendre ta jalousie, et en guise de gratitude, tu ouvres devant moi le gouffre dans lequel tu es tombée, à croire que tu cherches à m’y faire chuter, mais tu n’y réussiras pas, maman, je refuse de devenir comme toi ».

On suit la vie de l’enfant au coeur lacéré. Un coeur en miettes qui la fera s’engager en médecine : Diane aspire à être cardiologue !  Pour soigner tous les coeurs malades. Ce qu’elle ne sait pas c’est que sa vie va croiser la route de quelqu’un encore plus monstrueux que sa mère.

J’ai lu parfois que ce roman était un roman sur la jalousie. Certes, mais c’est un peu réducteur. C’est aussi le mépris dans toutes ses dimensions qui est au coeur de l’intrigue. Diane va se méprendre. Et c’est pire que tout le reste. Elle va croiser le mépris personnifié sous les traits de quelqu’un qui aurait pu être son double ou sa mère – il est d’ailleurs amusant de relever que l’un des prénoms envisagé par Marie pour son bébé était à l’origine Olivia ; son père refuse car belle comme elle est, pour lui, l’évidence du prénom était Diane.

Diane va tout donner (et même plus) à quelqu’un qu’elle prend pour une amie. En guise de récompense pour sa générosité sans calcul, l’attend « une déception abyssale ».  Le monstre va se servir d’elle pour atteindre son but, la vider de sa substance (intellectuelle mais aussi physique puisqu’elle ne mange plus pour se consacrer entièrement à sa tache), pour ensuite la jeter avec mépris. Ce personnage m’a fait penser à une sorte de mante religieuse qui au lieu de tuer son « mâle », anéantirait ses amies et ses enfants (d’ailleurs son mari relève du zombie autiste…). Ce personnage est pire que sa mère (déjà pas piqué des hannetons!) car il est calculateur : « cette femme méprisait par nature. C’était une personne méprisante, elle cherchait des objets de mépris et en trouvait facilement : les naïfs, les malades et jusqu’à sa propre fille ». Une tromperie à l’état pur. Une monumentale arnaque. Quelqu’un qui connaît mal le précepte de Chateaubriand : « Soyez économe de votre mépris, il y a beaucoup de nécessiteux ». Attention au retour de bâton ! « Il apparaissait maintenant que le mépris était pire que la haine. Celle-ci est proche de l’amour quand le mépris lui est étranger ».

Un roman qui explore aussi l’amour filial, l’enfance brisée et ses conséquences, la trahison, les relations malsaines, l’amitié bafouée. Avec pertinence et originalité. Un conte acide,  « tout en nerfs », selon Amélie Nothomb – c’est clair ! 😄

J’apprécie Amélie Nothomb depuis ses débuts, alors que j’étais ado, je n’ai pourtant pas aimé tous ses romans, mais celui-ci est sans doute l’un de ses meilleurs (avec Pétronille, pour ne citer que le plus récent que j’ai aimé, mais il y en a beaucoup d’autres !)
Auteure critiquée et sans doute jalousée, elle n’en est pas moins populaire : j’ai testé moi-même la file d’attente de plus de 3h à la librairie Albin-Michel il y a quelques jours. Je suis arrivée là-dedans en novice : il faut de bonnes jambes ! Merci à l’éditeur pour la gougère et la boisson 🙂 C’était sympa de discuter un peu avec les autres lecteurs, même si j’ai du mal à comprendre certaines choses, tout de même. Mais bon, chacun son kif ! Pour moi Amélie Nothomb reste un écrivain que j’apprécie, comme beaucoup d’autres. Mais ça s’arrête là. Je ne me verrais pas lui écrire ou lui raconter ma vie en dédicace. Question de caractère, sans doute – j’arrive déjà à peine à dire 3 mots sans bafouiller ni virer à l’écarlate 🙂 . Je sais qu’elle prend extrêmement soin de ses lecteurs, ceci explique sans doute cela.  En tout cas, son succès est mérité et ça fait 25 ans que ça dure !

#rentreelittéraire2017

 

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A propos Maeve

Blogueuse littéraire depuis 2009, lectrice compulsive depuis l'âge de 6 ans ^_^ .
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