La revenante – Molly Keane

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Traduit par Simone Hilling

Au domaine de  Durraghlass, en Irlande, Jasper Swift vit avec ses trois soeurs, April, May et June. Tous les quatre sont les descendants d’une famille aristocratique, ruinée. On déduit, au regard des conversations des protagonistes et de la date du roman, que l’histoire se déroule dans les années quatre-vingts. La fratrie Swift ne se contente pas d’être désargentée, chaque personnage a un handicap : Jasper est borgne; May est a une malformation à une main qui l’empêche de se servir du bras qui va avec; June est analphabète et April sourde comme un pot. Bref, en deux mots, ce domaine ressemble à la Cour des miracles ! Trop couvés par leur mère, à présent défunte depuis des lustres, ils n’ont jamais quitté le domaine, sauf April, le temps de se marier, de se retrouver veuve et de retourner à Durraghlass. Nous voici dans un univers cocasse à souhait, où, en outre, les personnages ne se supportent pas et passent leur temps à mesquineries, comme si c’était leur manière à eux de se montrer qu’ils s’aiment. Leur vie va être chamboulée par l’arrivée impromptue d’une excentrique cousine juive, Leda, qu’ils croyaient tous décédée dans un camp de concentration. C’est du moins ce qu’ils avaient imaginé. Comme si c’était presque congénital, Leda aussi est handicapée : elle est aveugle ! 🙂 Mais manipulatrice, prompte à faire ressurgir les secrets de famille et raviver des flammes…

La revenante, a été écrit par Molly Keane en 1983. Ses  premiers romans datent des années trente, publiés sous un pseudonyme pour éviter sans doute les envies de vengeance. Elle se remet à écrire après trente ans de silence, avec la publication  des Saint-Charles, en 1981, sous son vrai nom. Il faut dire que les temps ont changé !
J’ai été étonnée par l’acuité, la causticité et la modernité de l’auteure, née au début du siècle (en 1904). Ses personnages sont des vieillards d’un autre temps, vivent en retrait du monde, sortant très peu de leur domaine : ils n’ont même pas de quoi manger : Jasper confectionne des plats avec des ingrédients douteux comme si cela était normal. Pendant qu’April s’achètent des crèmes de beauté hors de prix pour effacer les ravages du temps !  Finalement, ce sont les animaux du domaine, chiens, poules, truies, qui vivent comme des artistocrates. Le seul homme de cette big house  porte toujours la casquette en tweed que sa mère lui a acheté trente ans plus tôt :
« Elle lui seyait avec autant de grâce que les chapeaux rêvés par Proust pour Odette (…) Maman avait également choisi le tweed de son manteau. (…) Antiquité fragile et sans âge, il pouvait lui claquer dans les mains d’une minute à l’autre. Mais Savile Row… Il frissonna : trois cents livres pour avoir quelque chose de présentable aujourd’hui. Impossible. Terrible. Terrible époque. »
Terrible, terrible humour noir de Molly Keane qui n’épargne aucun de ses personnages dans cette satire sociale qui vous met le sourire aux lèvres. Elle ne se gêne pas pour dénoncer les travers d’une caste dont la vie est à présent une ruine, à l’instar de la maison dans laquelle elle vit. Elle laisse le lecteur deviner entre les lignes les secrets enfouis par des tabous d’un autre âge. Sans pour autant épargner la cousine juive pas franchement claire.

La revenante est un bonbon acidulé, saveur citron, à consommer sans modération. 🙂
Si vous n’avez jamais lu Molly Keane, peut-être pouvez-vous commencer par celui-ci !
Quant à moi, La chasse au trésor (1952) a rejoint ma PAL depuis peu.

Extraits :
« Ses mains réchauffées et assouplies, Jasper se remit à la préparation de la tourte aux pigeons, se laissant aller au gré de l’inspiration… il y avait des champignons dans un sac en papier, et il se rappela quelques tranches de bacon strié, raidies par l’âge, trop salées pour le petit-déjeuner, parfaite pour une tourte. Un peu de boeuf ? Il hocha la tête. Une minute, une minute – où les avait-il donc mis, ces restes parfaits pour la pâté des chiens ? En fait, il les avait mis dans la pâté des chiens. Mais ce qui y était entré pouvait en ressortir puis passer sous le robinet de l’office, peut-être. Oui, bien sûr, pourquoi pas ? »

« Elle avait sept ans en effet quand Leda était venue pour la première fois passer les grandes vacances à Durraghglass, quand Leda et April l’avaient écartée de leurs gloussements de meilleures amies. Elle leur tournait autour pour écouter leur conversation, mourant d’envie d’en savoir plus sur les gâteaux à la crème et le chocolat d’Autriche. Amoureuse de la belle Leda, elle entendait jouer des valses… »

« – Reste là, commanda-t-elle, pendant que je vais dans ma chambre chercher ma crème Vitamine Plus. Une pure merveille. »
« C’est la crème qu’Ulick me rapporte de Paris.
Elle tenait entre ses mains, comme un calice, un petit pot.
– Une noisette suffit. Tu masses de bas en haut; ça nettoie, raffermit et nourrit.
– Oh ma chérie, et est-ce que ça fait tout ça en français ? 🙂

Mille mercis aux éditions de la Table Ronde, qui m’a décidément bien gâtée avec la belle collection « Petit Quai Voltaire ».

 

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A propos Maeve

Blogueuse littéraire depuis 2009, lectrice compulsive depuis l'âge de 6 ans ^_^ .
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4 commentaires pour La revenante – Molly Keane

  1. LadyDoubleH dit :

    Un de mes préférés de Molly Keane ! Super, ton billet. Il ne me reste plus que Chasse au Trésor à lire d’elle, il est dans ma PAL, j’ai prévu de le lire avant l’été 🙂

    Aimé par 1 personne

  2. alexmotamots dit :

    Ca tombe bien, j’aime le citron !

    J'aime

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