Hortense et Queenie – Andrea Levy

 

9782710380658

Nouvelle traduction d’après celle de Frédéric Faure

En 1948, Hortense, Jamaïquaine, rejoint Gilbert, son mari, à Londres. Gilbert est un ancien soldat de la R.A.F., un Jamaïquain engagé dans l’armée britannique pendant la Seconde Guerre mondiale, au service de la « Mère Patrie ». Hortense était institutrice dans son île natale.Qu’elle n’est pas sa surprise de découvrir que Gilbert habite dans une chambre et que c’est là-dedans qu’il compte la faire vivre ! La jeune femme prend plutôt mal la chose, elle qui est coquette et élégante, elle n’en revient pas de voir dans quelle crasse vit cet homme qu’elle n’a rencontré que quelques mois auparavant. Gilbert n’est pas le seul dans cette situation. Queenie, la propriétaire de la maison, loue les chambres pour pouvoir s’en sortir. Son mari, Bernard, est parti à la guerre en Indes et n’est pas revenu.  Elle est montrée du doigt par le voisinage parce que ce sont des hommes mais surtout parce qu’ils sont des Noirs.

Nous découvrons à travers le regard de ces trois personnages, l’ambiance londonienne du lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Le récit alterne entre deux époques : 1948 et « avant » et Andrea Levy laisse alternativement, à plusieurs reprises, la parole à Hortense, Gilbert, Queenie et puis, Bernard. Chacun amène sa pierre angulaire au récit. Au fil des pages les personnages gagnent en profondeur en dévoilant au lecteur leur histoire particulière.
C’est avec pas mal de stupeur que le lecteur découvre l’ambiance de racisme et de préjugés qui règne encore  en Grande Bretagne, avant, pendant et même après la guerre, où les mentalités n’ont pas changé. Ce récit résonne aussi comme un écho avec ce qui se passe actuellement.  La Jamaïque, alors colonie britannique, a vu s’engager en masse des soldats jamaïquains dans les rangs de l’armée, venant prêter main forte à ce qu’ils appellent leur « Mère Patrie ». Ils sont plein d’illusion et vont déchanter.
Andrea Levy  donne à voir ce pan de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale méconnu. Son tour de force littéraire est, en outre, d’y insuffler humour et tendresse pour mieux mettre à jour une réalité honteuse.

Hortense et Queenie ont en commun un fort caractère et agacent un peu : Hortense a la dent dure envers Gilbert qu’elle regarde un peu de haut, en se demandant si cet énergumène ne se ficherait pas un peu de sa poire à vouloir la faire vivre dans un taudis pareil : elle était institutrice en Jamaïque, se rend-t-il compte ?
Queenie, qui est fille de bouchers et vivait dans une ferme, enfant, s’adresse à Hortense comme à une demeurée, s’étonnant qu’en Jamaïque, il y ait aussi des boutiques… Regard croisé sur les préjugés… Pourtant, elles ont beaucoup plus de point en commun qu’elles n’imaginent.
Gilbert a été pour moi le personnage le plus sympathique de l’histoire : pris au piège, il fait ce qu’il peut pour s’en sortir, essuie le racisme ordinaire et les remontrances de son épouse. Lui, l’ancien aviateur de l’armée de la Mère Patrie !
Quant à Bernard, que Queenie croyait mort et qui déboule cinq ans après la fin de la guerre, c’est vraiment le personnage détestable du roman. On croit pendant 30 secondes qu’il va changer…
Je ne veux pas « spoiler » le dénouement mais c’est vraiment un moment fort et qui renverse la donne. L’avenir semble meilleur en Jamaïque que dans la Grande Bretagne ruinée, crasseuse, raciste,  et prise dans ses carcans du « qu’en dira-t-on ? »…

Je me suis plongée dans ce petit pavé de plus de 500 pages et une fois le nez dans ma lecture, il m’a été difficile d’en sortir, charmée par la prose d’Andrea Levy, son humour et son humanisme. J’avais lu d’elle Une si longue histoire, que j’avais beaucoup aimé. Je ne peux pas en dire moins de celui-ci  : c’est un crève-coeur que de savoir qu’on arrive à la dernière page…
J’espère, un jour, un troisième roman de cette auteure !

Extraits :
« Pour les dents et les lunettes. C’était la raison pour laquelle tant de gens de couleur venaient dans ce pays, d’après le voisin d’à côté, M. Todd. « Cette sécurité sociale – ça les attire, mademoiselle Bligh. Ils continueront de venir tant qu’on leur fera ce cadeau, et à nos frais », disait-il. »
(Aheum ! Ca ne vous rappelle pas rien, en ce moment, ce genre de discours raciste ?)

« Mon rêve était, et à toujours été de trouve un poste d’enseignante à la Church of England School à Kingston. Car c’était là que les filles à la peau claire venaient chercher l’aubaine d’un curriculum anglais. Mais lors de mon entretien d’admission, le directeur de cet établissement fronçait les sourcils et semblait plus préoccupé par les étapes de mon éducation que par les qualifications que j’avais acquises. »

« Il est de couleur.
– Il est quoi ?
– De couleur.
– Ah merde. De couleur, vous dites ?
– Noir, monsieur.
– Ouais, merci sergent. Je sais ce que c’est, de couleur. Bordel, à quoi ils jouent ? Putain de Rosbifs ! »
(Le racisme dans l’armée américaine n’est pas en reste… )

Un vrai plaisir dans cette jolie réédition des éditions de la Table ronde, collection « Petit Quai voltaire », que je remercie beaucoup pour l’envoi du roman !

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A propos Maeve

Blogueuse littéraire depuis 2009, lectrice compulsive depuis l'âge de 6 ans ^_^ .
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2 commentaires pour Hortense et Queenie – Andrea Levy

  1. alexmotamots dit :

    Me voilà convaincu, mais cette lecture longue attendra sans doute les vacances.

    J'aime

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