Transatlantic – Colum McCann

Traduit par Jean-Luc Piningre

Le livre s’ouvre en 2012, sur l’acrobatie de mouettes formées en escadrille près d’un cottage au bord d’un lough. Puis nous basculons au siècle dernier, en 1919 : deux aviateurs rescapés de la Grande Guerre se lancent le défi d’entreprendre le premier vol transatlantique de l’Histoire, sans escale, entre Terre-Neuve et Cork en Irlande. Avant leur départ, ils rencontrent par hasard une journaliste enthousiaste, Emily, qui écrit des papiers pour l’Evening Telegram, accompagnée de sa fille Lottie. Elle les charge de remettre une lettre à sa famille à Cork.
Le chapitre suivant nous transporte une nouvelle fois dans le temps, entre 1845-1846 (époque de la Grande Famine en Irlande) où Frederick Douglass, un esclave américain affranchi, vient présenter ses Mémoires en Irlande, à la demande de son éditeur. Et découvre avec stupeur et gêne un pays où la discrimination est le lot commun des Irlandais sous le joug britannique. Il rencontre une jeune bonne irlandaise: Lily.
Nous faisons de nouveau un bond dans le temps : nous voici en 1998 avec le sénateur Mitchell, observateur pendant le processus de paix en Irlande du Nord. Pour tromper son ennui, il passe la plupart de son temps entre deux avions et se remémore sa rencontre avec une très vieille femme : Lottie.

Je ne vais pas raconter toutes les histoires qui peuplent ce roman très dense, et savamment orchestré, qu’il faut absolument lire jusqu’à la dernière page ! Au début, j’ai cru qu’il s’agissait d’un recueil de novella, genre cher aux Irlandais. Mais non. C’est bien plus subtil que ca.

Colum McCann s’amuse avec délice à promener son lecteur à travers les airs, d’une époque à l’autre (pas forcément de manière chronologique), d’un continent à l’autre,  quitte à lui mettre un peu les neurones en capilotade et la tête à l’envers. C’est une lecture exigeante qui vous attend, un roman très détaillé sur chaque  époque évoquée, où l’écrivain mêle personnages réels et fictifs, et les lient par des fils ténus à travers l’espace et le temps. Vous allez faire un voyage d’histoires et d’Histoire. Vous comprendrez au fur et à mesure (mais pas forcément immédiatement) l’histoire des personnages, leurs liens familiaux. Tout en pouvant lire presque séparément chaque histoire – je n’ai pas essayé mais je suis presque sûre que ça fonctionne. Ce roman m’a un peu fait penser à Génération, de Paula McGrath, qui vient d’être publié et dont j’ai fait la chronique. Le procédé de construction est le même, en plus dense ici.

J’ai particulièrement aimé l’histoire des aviateurs (personnages réels) Alcock et Brown, mais aussi celle Frederick Douglass (qui n’a rien de fictif non plus). Les femmes occupent aussi une place de choix, incarnées par des figures féminines fortes. Elles insufflent une bonne dose d’émotion au roman. Un formidable couple mère-fille, avec les journalistes reporters Emily et Lottie. Un gros coup de coeur pour Lily aussi.

Je connaissais Colum McCann virtuose écrivain de nouvelles (dont le magistral Treize Façons de voir, qui reste dans mon best of). Je découvre Colum McCann romancier, avec ce livre publié en 2013, qui n’est pas mon préféré dans tous les livres que j’ai lus de l’auteur parce que je me suis parfois perdue en route. Mais j’ai quand même beaucoup aimé !
Une plume et une construction virtuoses qui à elles seules méritent le détour. En tout cas, Colum McCann sait vous fait voltiger !
J’ai mis la couverture d’une des publications en V.O. du roman parce que je trouve qu’elle illustre bien ce que contient ce livre.  🙂

Extraits :
« Elle choisit de se réveiller tôt, avant les enfants. Cette maison-là valait la peine d’être écoutée. Ces drôles de bruits là-haut. Elle avait d’abord pensé à des rats, leurs petites pattes sur l’ardoise, pour découvrir bientôt que c’était les mouettes. Les mouettes qui lâchaient des huîtres sur le toit, afin de briser leur coquille. »

« L’odeur de la terre est d’une fraîcheur renversante :Brown en mangerait presque. Les tympans vibrent dans ses oreilles. L’impression d’être encore suspendus là-haut. Voilà, se dit-il, je suis le premier homme qui marche en volant. »

« L’accent local avait une musicalité qui lui plaisait : des phrases paresseuses, souples comme des hamacs. »
« J’admets que ce séjour dans l’île d’émeraude est riche en émotions. Adieu le ciel éclatant d’Amérique, me voilà revêtu des brumes grises de l’Irlande. C’est un habit d’homme qu’on m’offre ici, pas la mise de l’esclave. On m’encourage à parler de ma propre voix. Je respire librement l’air de la mer. Et si bien des choses me serrent le coeur, s’il m’est donné beaucoup à voir qui ferait trembler les miens, ce ne sont pas les chaînes qui m’entravent. »

« Leur malle en bois contenait le strict minimum, car elles souhaitaient se déplacer facilement. De quoi se changer, des vêtements de pluie, deux exemplaires du même roman de Virginia Woolf, les petits carnets, la pellicule, les médicaments pour l’arthrite. »

« A l’hiver 1886, Emily fêta son quatorzième anniversaire. Elle passait la plupart de son temps dans sa chambre à l’étage, entourée de ses livres. Lily craignit d’abord qu’elle souffrit d’une grande solitude, mais découvrit qu’elle n’aimait rien tant que fermer les rideaux, allumer une bougie et tourner les pages dans la danse des ombres. »

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A propos Maeve

Blogueuse littéraire depuis 2009, lectrice compulsive depuis l'âge de 6 ans ^_^ .
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2 commentaires pour Transatlantic – Colum McCann

  1. alexmotamots dit :

    Tu n’as pas eu le mal de l’air ? En tout cas, tu donnes envie de monter à bord.

    Aimé par 1 personne

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