Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe

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Traduit par Marina Boraso

Deux ans après Le coeur qui tourne, voici le deuxième roman de Donal Ryan, l’Irlandais annoncé comme le nouveau prodige des lettres irlandaises. J’avais dévoré le premier à sa sortie, donc je me suis aussi jeté sur celui-ci..
Si c’est le deuxième roman publié, c’est en réalité le premier qu’a écrit Donal Ryan. Le coeur qui tourne se déroule chronologiquement après Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe. Petit extrait de ce que disait l’un des narrateurs du Coeur  (mais qui du coup va vous révéler la fin du roman donc attention spoiler si vous n’avez pas lu les deux romans) : « Il y a des années de ça, quand on a enterré le fils Cunliffe et que  sa vieille tante a raflé les terres pour les partager entre les gros richards, on s’est pris pour des élus, comme des cons. »  Mais on peut lire l’un sans avoir lu l’autre !

Nous sommes dans un village du Tipperary. Johnsey a toujours été considéré par les gens du coin comme un gentil garçon qui n’a pas toute sa tête, un simplet. Toute sa scolarité, il a été harcelé et battu par la bande de gus menée par Eugene Penrose. A présent Johnsey travaille pour la coopérative du village pendant que Penrose et ses potes racailles, devenus chômeurs,  continuent de lui chercher des noises à la moindre occasion, juste pour s’amuser. Johnsey s’est lui-même persuadé qu’il était un demeuré. Incapable de trouver une place dans le monde, il vit en retrait, seul, avec ses parents, dans leur ferme. Les choses déclinent encore sérieusement quand il perd son père, puis sa mère (qui ne s’est jamais remise du décès de son époux). C’est du lourd.  Il hérite de la ferme et se retrouve à la merci d’une bande de requins qui a décidé de lui faire la peau parce qu’il refuse de vendre les terres à un consortium promettant la prospérité aux villageois. Du coup, le naïf  Johnsey se retrouve malgré lui, dans le rôle du sale type qui va ruiner la vie de tout le monde. On comprend bien qu’on marche sur la tête dans cette Irlande de la spéculation immobilière.
Donc, comme dans Le coeur qui tourne, oubliez l’image d’Epinal du village irlandais tout mignon niché dans la campagne, avec de gentils villageois. La pastorale, ce n’est pas la tasse de tea de Donal Ryan. Les personnages ici sont tous des péquenots, bêtes et méchants. Hypocrites et manipulateurs. Des bouseux qui se liguent contre un pauvre gars qui, à force de manquer de confiance en lui, s’est persuadé depuis tout petit qu’il est un crétin.

Johnsey fait pitié et en même temps agace. Donal Ryan ne l’épargne pas. Cependant, si l’on grince des dents de nombreuses fois à cause de ces personnages pas franchement sympathiques et ce pauvre anti-héros à la limite de l’autisme, c’est surtout le rire qui l’emporte. A force de scènes cocasses et du bagou truculent de Donal Ryan, on oublie complètement cette histoire de spéculation immobilière qui en réalité est finalement très peu présente dans le roman. Franchement, j’ai vraiment eu l’impression parfois, et finalement assez souvent, que Donal Ryan se lâchait, débridait son imagination, avec ce qu’il avait dans la tête au moment où il écrivait. Pour l’avoir entendu à la rencontre au centre culturel irlandais jeudi dernier, je sais maintenant qu’il est capable de se mettre à rire tout seul de ce qu’il est en train de raconter. 🙂
Too much les scènes à l’hôpital, en compagnie de l’infirmière Jolie Voix et du compagnon de chambre, Dave Charabia, (le tout enrobée d’une histoire matérielle  de « chat-téteur »), des personnages qui seront les seuls contacts et « amis » de Johnsey une fois sorti de convalescence, pour composer une sorte de ménage à trois. J’ai failli mourir de rire. C’est assez dangereux de lire ce roman dans les transports (vous êtes prévenus !).

J’ai aimé, je ne peux pas dire le contraire. J’ai beaucoup ri. Mais j’ai quand même préféré Le coeur qui tourne pour la performance littéraire.  Ici on a l’impression d’un gros délire d’humour, très efficace, mais que le fond de l’histoire, finalement, passait à la trappe la majeure partie du roman, pour ne ressurgir qu’à la fin. Pour moi, c’est l’histoire d’un calvaire, celui d’un jeune homme naïf et inoffensif, dans un monde de brutes qui agissent comme une meute de  loups pour déchiqueter un agneau assez couillon (un Forrest Gump, comme il a été dit lors de la rencontre au CCI).  On suit sa vie, mois par mois, pendant une année, de janvier à décembre. Et en décembre, il va se passer quelque chose (The thing about december est le titre original)

Corrosif et terriblement drôle. Terrible c’est peut-être l’adjectif qui convient. 🙂

Extraits :
« D’après maman, quand on appelle son fils Dermot McDermott, ça prouve qu’on ne se prend pas pour la moitié d’une merde. »

Le four à micro-ondes : « Ce machin-là pouvait provoquer des tas de maladies, comment savoir ? Elle racontait qu’une dame était restée devant pendant qu’il chauffait, et alors son foie avait grillé et elle était morte en hurlant de douleur. »

« Les mots, par exemple. Ils sont formidables s’ils viennent de quelqu’un d’autre et quand ils sortent de la bouche de Jolie-Voix on dirait une glace à la vanille avec une gaufrette par-dessus, en plein été (…) ».

 » (… on lui a fait passer un chat-nerf. (…) on lui a déjà posé un chat-téteur qui se chargera de vider sa vessie. Décidément, il y a des chats partout là-dedans »

« Un autre problème avec Dave Charabia, c’est qu’il n’arrête pas de péter, alors que Johnsey a des douleurs dans le ventre quasiment tous les jours à force de se contrôler et de serrer les fesses. A ce stade-là, les vents ne prennent même plus la peine d’essayer de sortir : ils s’arrêtent au bord de la raie avant de rebrousser chemin. Du coup, ils se bousculent dans ses boyaux et se bagarrent pour se faire une place. Ca ne peut pas être sain, tout cet air qui s’accumule là-dedans. »

« Il ajoute que, de nos jours, ce n’est pas la peine de brancher une fille quand on n’a pas de portable. Le texto est l’outil moderne de la séduction. Et toi, mon vieux, tu es aussi un outil, mais pas taillé pour la séduction. Il suffit de quelques messages bien tournés pour qu’une fille s’excite et piaffe d’impatience avant même que tu l’aies rencontrée. »

« D’ailleurs, ce style de pantalon que tu portes, ça fait blaireau, passe plutôt aux jeans – modèle boot cut, pas ces merdes de Lee et de Wranglers, comme dans les années quatre-vingt. Pareil pour les bottes, c’est fini ça, trouve-toi des mocassins classe, mais les prends pas noirs, plutôt marron, avec le bout pointu. (…) Y a des mecs qui se baissent le futal jusqu’à la moitié des fesses pour montrer le haut de leur caleçon, mais là tu dois mettre la bonne marque, du Calvin Klein, quoi, le kangourou qu’on te vend chez Penneys, ça le fait pas. »

« Siobhán insiste auprès de Dave pour qu’il leur présente l’élue de son coeur. Ferait-elle partie de ces bégueules de la ville qui ont peur de subir une combustion spontanée si elles s’aventurent à la campagne? Et elle enseigne quoi, au fait ? Le braille ? »

Et je termine d’écrire ma chronique en pleurant de rire…  🙂

 

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Donal Ryan au Centre culturel irlandais le 19 janvier 2017 (c)

 

 

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A propos Maeve

Blogueuse littéraire depuis 2009, lectrice compulsive depuis l'âge de 6 ans ^_^ .
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6 commentaires pour Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe

  1. Ping : Rencontre avec Donal Ryan, le 19 janvier 2017 au Centre Culturel Irlandais (Paris, 5ème) | Lettres d'Irlande et d'Ailleurs

    • Maeve dit :

      J’ai failli mourir (de rire) en rédigeant cette chronique, en recopiant les extraits. Je suis sympa, je n’ai pas tout mis : il y a encore tout un tas de scènes hilarantes. Finalement ca me fait limite penser à un cartoon. ☺

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  2. alexmotamots dit :

    Au vue de ton avis mitigé, je note tout de même le titre du premier roman (enfin, le second) de l’auteur.

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  3. LB dit :

    Je note aussi le premier roman 🙂

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