Les petites chaises rouges – Edna O’Brien

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Traduit par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat

Fidelma vit  à Cloonoila, un village paumé d’Irlande. Elle est propriétaire, avec son mari Jack, un homme plus âgé qu’elle, d’un magasin de « nouveautés », qui a connu son heure de gloire. Mais à présent, les affaires vont mal depuis que l’autoroute toute proche permet aux habitants de se rendre facilement en ville. On s’ennuie un peu ferme dans ce village où le lieu de réunion est l’unique pub (tradition irlandaise par excellence!) et le club de lecture (là j’étais déjà en train de sourire !). Alors, quand un jour se pointe un homme charismatique qui se dit guérisseur et sexologue, c’est tout le village qui est en émoi et fasciné. Le type prétend s’appeler Vladimir Dragan et être bosniaque. Il arrive même à mettre dans sa poche le curé du village (qui voit plutôt d’un mauvais oeil ce sexologue  🙂 ) en trouvant un rapprochement entre l’église orthodoxe de son pays et celle d’Irlande. Grand causeur devant l’Eternel, il se fait aussi prof de littérature au club de lecture dont Fidelma est présidente, en expliquant l’histoire d’amour mythique d’Enée et Didon, L’Enéide,  dont celle qui s’est chargée d’en faire la lecture pour le club avoue s’être fait royalement suer par son sujet. Bref, ce type envoûte tout le monde d’une manière ou d’une autre, et Fidelma sera sa victime en mal d’enfant…
La première partie du roman s’achève sur la capture de l’imposteur démasqué, parce que le monde est bien plus petit qu’il ne se l’imaginait, surtout quand on est criminel de guerre, et l’un des monstres les plus sanguinaires du XXe siècle. Fidelma devra fuir à Londres, une Irlandaise immigrée chez les Britanniques où elle côtoiera d’autres immigrés, victimes de guerres, laissés pour compte de la société, survivant comme ils peuvent, rongée par la culpabilité, décuplée par les vies ruinées (autant que la sienne) de ceux qui seront ses compagnons d’infortune.
Le titre du roman, Les petites chaises rouges, est expliqué en exergue : « Le 6 avril 2012, pour commémorer le vingtième anniversaire du début du siège de Sarajevo par les forces serbes de Bosnie, 11 541 chaises rouges furent alignées sur les huit cents mètres de la grand-rue de Sarajevo. Une chaise vide pour chaque Sarajévien tué au cours des 1 425 jours de siège. Six cent quarante-trois petites chaises représentaient les enfants tués par les snipers et l’artillerie lourde postés dans les montagnes à l’entour. » Le personnage de Vladir Dragan est la figure fictionnelle Radovan Karadzic. Tout cela est une réalité historique dont l’écrivain se sert pour montrer autre chose que vous raconter une nouvelle fois la guerre de l’ex-Yougoslavie.
Edna O’Brien s’attache davantage à montrer comment une femme ordinaire, généreuse, cultivée, curieuse et naïve arrive à se laisser berner par un homme au charme certain et au charisme apparemment hors norme, pourtant menteur, manipulateur, psychopathe : un fou qui vit dans le déni. Une histoire qui pourrait arriver à n’importe qui. Une femme complètement dépassée parce qu’elle a fait et surprise elle-même d’une audace dont elle ne se serait pas cru capable.
Fidelma est vraiment un personnage attachant. Edna O’Brien est tendre avec elle mais la malmène également.Elle lui en fait vraiment baver. Et nous fait passer par mille émotions qui vont de la romance au film d’horreur. Il y a des passages durs, pétris de violence, des descriptions qui vous glacent d’effroi devant la barbarie guerrière dont a été capable son amant dont elle ignorait tout. Et la violence dont elle sera victime elle aussi. On frôle le thriller. Jusqu’à quel point connaît-on quelqu’un ? Ce roman m’a fait penser au Liseur de Bernhard Schlink (dont je vous conseille très vivement la lecture !)
Il y a aussi beaucoup de poésie dans la prose d’Edna O’Brien, qui s’attache méticuleusement à décrire la nature irlandaise. Et aussi un humour sans bornes. Je me suis vraiment tordue de rire à certains passages.

Extraits :

« Longtemps après, d’aucuns rapporteraient d’étranges événements ce même soir d’hiver ; les aboiements fous des chiens, comme s’il y avait du tonnerre, et le timbre du rossignol dont on n’avait jamais entendu si à l’ouest le chant et les gazouillis. L’enfant d’une famille de Gitans, qui habitait une caravane au bord de la mer, jura avoir vu le Pooka s’approcher d’elle par la fenêtre, montrant du doigt une hachette. » Glurps, non ?

« Comme d’habitude, la soirée commença par une brève lecture, histoire de leur rafraîchir l’esprit. Fidelma demanda à Bridget si elle voulait bien lire et, de son fauteuil roulant, dans ses vieux habits déchirés et ses bottes de suède verte, elle lut le chapitre intitulé Didon dans le chant IV de L’Enéide, avec le calme et la cérémonie qui s’imposaient :
Troupeaux, oiseaux de toutes couleurs, habitants des grands lacs limpides ou des landes broussailleuses, tous dormaient sous couvert de la nuit silencieuse. Mais non la Phénicienne, à l’âme infortunée… Ses tourments ne font que redoubler, l’amour resurgit et fait rage…
« Putain », fut le premier mot qui jaillit, suivi d’un chapelet de putains, qui donnèrent le ton à l’invective qui allait suivre.
« Qu’est-ce que ça m’a fait chier.
– Rien à voir avec nos vies…
-Exactement dit Moira… Il y a des gens sans foyer… des mères célibataires…
-Ouais, ouais.
– … Les gens pointent…. les salauds du gouvernement nous baisent et on nous demande de nous apitoyer sur le sort de Didon… »(sérieusement, j’ai pleuré de rire ! 🙂 ; un passage qui est aussi un bel écho à ce qui va arriver à Fidelma)

Un autre extrait, mais qui cette fois m’a fait un peu tiquer par sa traduction :
« (…) le gérant qui a rappliqué aussi sec et demandé qu’on serve un irish coffee à tout le monde, faisant péter un câble au personnel ». Je vois mal Edna O’Brien, 85 ans,  écrire cette expression tellement à la mode et argotique de « péter un câble » dans son équivalent anglais. Je me trompe peut-être mais ça m’a fait un drôle d’effet : si quelqu’un a la version originale et peut me dire ce qui est écrit, je suis intéressée… 🙂

Je classe ce roman parmi mes coups de coeur de la rentrée littéraire et de l’année 2016. Sans doute l’un des meilleurs d’Edna O’Brien. Je suis déçue qu’il n’ait pas décroché le prix Femina Etranger, cela aurait été amplement mérité, d’autant qu’il était en lice ! Reste le Prix de l’ambassade de France en Irlande (mais elle est en concurrence avec le dernier Dermot Bolger qui j’ai adoré aussi).

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A propos Maeve

Blogueuse littéraire depuis 2009, lectrice compulsive depuis l'âge de 6 ans ^_^ .
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4 commentaires pour Les petites chaises rouges – Edna O’Brien

  1. Valérie dit :

    J’aime beaucoup son écriture, j’attendais un avis sur ce texte, je suis donc ravie qu’il t’aie plu.

    J'aime

  2. alexmotamots dit :

    Un très bon roman, je confirme. Une lecture marquante.

    Aimé par 1 personne

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