Les maraudeurs – Tom Cooper

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Traduit par Pierre Demarty

Le premier roman de Tom Cooper traduit en français nous embarque en Louisiane, dans la Barataria, un coin du bayou, après Katrina, après l’explosion de la plateforme pétrolière BP. D’emblée, le lecteur rencontre alternativement plusieurs personnages qui peupleront le roman :
•Les frères Toup, qui font leur business avec de la « beuh », jalousement cultivée sur une île cachée dans le marais. Des types hargneux et pas franchement haut de plafond intellectuellement comme physiquement.
•Gus Lindquist, propriétaire du Jean Lafitte, un crevettier qui porte le nom que le fameux fibustier. Lindquist est manchot. Dès le début du roman, tout commence mal pour lui : quelqu’un lui a piqué sa prothèse ! Evidemment, à l’instar des habitants du bayou, on en rit. On se moque. Pour tout le monde, il est le type qui a « les fils qui se touchent ». Il rêve de découvrir un trésor et se balade dans le bayou avec un détecteur de métaux dès qu’il n’est plus en train de pêcher. Abandonné par sa femme et sa fille, dépressif, il se shoote aux médocs censés endormir la douleur de son bras manquant.
•West Trench, un ado de 17 ans qui a perdu sa mère lors du cyclone Katrina : tombée du toit de la maison où la famille s’était réfugiée et emportée par les eaux à tout jamais. Son père, pêcheur de crevette comme Lindquist, sombre dans l’alcool depuis le décès de son épouse. Wes décide de voler de ses propres ailes. Le hasard veut qu’il rencontre Lindquist qui l’embauchera sur son bateau parce que pêcher avec un seul bras, c’est devenu impossible pour lui !
•Grimes, un assureur à la solde de la compagnie pétrolière, qui harcèle les habitants du bayou pour obtenir des signatures les engageant à ne pas porter plainte pour la pollution des eaux. Mais un pauvre type lui-aussi, bien trop faible psychologiquement pour obtenir ce qu’il cherche. Il se fait plutôt chasser à coup de pied dans les fesses…
•Hanson et Cosgrove, deux allumés qui cherchent à gagner de l’argent rapidement. Alors quand ils découvrent l’île des frère Toup, ils pensent voir arriver la fin de la galère.

Tom Cooper n’y va pas de main morte et peuple le bayou de personnages haut en couleurs, qui ne donnent pas franchement envie de s’aventurer dans le coin. Néanmoins on s’attache à Lindquist, le capitaine Crochet du bayou, certes déjanté, dépressif et shooté, mais attachant par sa passion pour la chasse au trésor et son amour du métier de pêcheur, qu’il ne peut se résoudre à abandonner, même si la pêche devient toujours plus difficile, plus maigre et peu rentable. Un métier devenu un gagne misère et qui faisait vivre la plupart des habitants du bayou. La faute à Katrina, mais surtout à BP dont l’explosion de la plateforme pétrolière a engendré une catastrophe écologique sans précédent dans les eaux du Golfe du  Mexique. On l’aime aussi parce qu’il a un grand coeur et prend sous son aile le jeune Wes comme un père de substitution. Je ne peux absolument pas révéler ce qu’il va lui arriver, mais on n’en revient pas tout à fait.

Une ambiance de western qui se passe pourtant bien loin du far west. Une police corrompue qui ferme les yeux sur ce qu’elle sait. Des dealers-meurtriers en liberté qui gagnent leur vie illégalement par la culture de l’herbe, pendant que les autres triment pour rien à aller pêcher dans des eaux qui s’appauvrissent. Un univers où l’alcool coule à flot à côté de la drogue.

J’ai beaucoup aimé le style de Tom Cooper, qui s’attache à la précision, au vocabulaire adéquat (une pensée pour le traducteur qui dû avoir du fil à retordre). Une écriture qui fait vraiment voyager, découvrir des bestioles et un univers aquatique qu’on ne connaît pas, le tout associé au langage châtié des personnages.

« Wes accrocha la palangre de tribord au treuil. Le moteur se mit à fumer et à forcer, et bientôt le chalut refit surface, gonflé comme un sac amniotique, rempli d’une masse grouillante d’ailerons, de pinces et d’yeux noirs vitreux. (…) Crabes à carapace dure claquant des pinces comme des castagnettes. Poissons-chats, flétans et fretin d’appât. Crabes à carapace molle, par centaines, si minuscules et d’une telle pâleur, presque transparents qu’on aurait dit des fantômes d’eux-mêmes. Une petite raie fouettant l’air de sa queue hérissée de barbillons, une tortue serpentine rétractant sa tête à l’intérieur de sa carapace.
Et puis les crevettes, pas plus grosses que le petit doigt, la cervelle et le coeur palpitant comme de minuscules grains noirs sous une membrane de peau plus fine que du papier de riz.
« Jamais vu pire », lâcha le père de Wes (…)
On est foutus. Ces marais vont finir par nous la mettre profond. Bien profond, comme une pute à mille balles. »

La nature partout, envahissante, vivante, grouillante et hostile, quasiment un personnage à part entière. Elle domine le marais comme les hommes.

« Derrière le tronc abattu d’un pin, Lindquist tomba nez à nez avec un vieux lynx au museau gris. L’animal grimpa se réfugier dans les branches d’un laurier et darda sur lui deux yeux jaunes enragés. Lindquist remarqua qu’il lui manquait une oreille, réduite à un moignon de chair déchiquetée. Il ressenti envers la pauvre bête un élan de compassion solidaire, mais sentit que ce n’était pas réciproque.
Rats musqués, opossums, ragondins – Lindquist perdit très vite le compte des animaux sauvages qu’il croisa. (…) Le bourdonnement des insectes comme un mantra. Les petits lézards aux fanons rouges déployés en éventail autour de la gorge. Les taons gros comme des prunes. Les scarabés semblables à des pommes de terre ailées. »

Une page d’histoire aussi sur le bayou :

« Autrefois dans la Barataria, il n’y avait pas si longtemps, les gens subsistaient uniquement grâce au bayou. Ils pêchaient leurs crevettes et leurs crabes. Ils braconnaient l’alligator pour son cuir et chassaient le rat musqué et le ragondin pour leur peau. C’était du temps de ses grands-parents et de ses arrière-grands-parents, avant que les gens ne se mettent à brader leurs terres, les cédant pour une bouchée de pain aux compagnies pétrolières dans les années vingt et trente, avant que BP ne défigure le marais en le transperçant de part en part de canaux et de pipelines. »

Un roman aux allures de thriller, avec une fibre écologique, qui ne vous lâche pas.
Très jolie découverte !

(Je cherche toujours les termites de la joute de traduction de Festival America, mais je crois qu’elles ont été transformées en phalènes – je ne me souviens plus du mot original, mais une bestiole qui est un ovni pour nous, Européens.)

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A propos Maeve

Blogueuse littéraire depuis 2009, lectrice compulsive depuis l'âge de 6 ans ^_^ .
Cet article a été publié dans Littérature américaine. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Les maraudeurs – Tom Cooper

  1. alexmotamots dit :

    La nature un personnage à part entière ? Pas pour moi.

    J'aime

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