Ensemble séparés

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Traduit par Marie-Hélène Dumas

Deux couples d’Irlandais dans l’Irlande du Tigre celtique : Chris et Alice; Ronan et Kim. Dans un quartier chic de Dublin où le prix de l’immobilier s’envole, comme partout dans la ville, comme partout en Irlande. L’époque où les Irlandais s’imaginent qu’il est facile de devenir riche, que l’argent tombe à présent du ciel, après des années de privation et d’exil. Alors, autant ne pas se contenter de ce qu’on a, autant tenter d’en avoir toujours plus. Peu importe le moyen employé pour y arriver… Un chantier au black, avec des ouvriers immigrés payés au black, ce n’est pas une chose rare dans cette Irlande-là. Un chantier dans son jardin pour construire une nouvelle maison dans le jardin de sa maison. La réussite par l’argent pour sauver son couple du vide intersidérale dans lequel il est plongé. L’argent pour racheter son couple. Construire des murs dans son jardin pour vaincre les murs qui vous séparent de l’autre. Et pourtant, on n’est pas au bout de nos surprises !

J’ai déjà lu quatre romans de Dermot Bolger (Toute la famille sur la jetée du Paradis, Une seconde vie, Une illusion passagère, Le sort en est jeté) et un recueil d’histoires truculentes à son initiative (Finbar’s Hotel). Je ne pouvais pas savoir ce que me réservait ce livre au titre mystérieusement oxymorique dans l’édition française (le titre original est Tanglewood), illustré par cette couverture blanche d’où émerge une scie. La surprise est bien gardée, surtout quand on le lit en version électronique sans avoir la 4e de couverture…
Je pensais assez bien connaître la plume et l’oeuvre de Dermot Bolger. Mais à côté, tout ce que j’ai lu de lui jusqu’à présent est bien « gentil ».
Ici, il y va cash et trash, c’est le moins qu’on puisse dire ! Sans doute son roman le plus caustique, pour décrire deux couples d’Irlandais proches de la cinquantaine, en phase de ménopause et d’andropause, qui, en plus de cachet de Viagra pour essayer de sauver les meubles, arrivent à se mettre dans de sales draps, tout seuls comme des grands, simplement par cupidité, en pensant qu’on peut dorénavant tout acheter, dans cette Irlande des années 2000. Des personnages bien agaçants, bourrés de complexes, calculateurs… Bref, le lecteur ne s’en fait pas des copains ! On trouve Chris trop gentil, Alice trop dépressive et manquant furieusement de courage (envie de la secouer), Ronan trop magouilleur et profiteur (le faux ami de service). Pourtant leurs histoires intimes et leur obsession pour l’argent, vont assez rapidement être supplantées par un problème beaucoup plus grave : un cadavre.

La narration en puzzle permet de découvrir plusieurs facettes des personnages : leur passé, leurs échecs, leurs secrets, leurs désirs, leurs mensonges.

Le roman vire au thriller quand le cadavre d’un des ouvriers  du chantier au black est découvert dans le jardin. Panique à bord : c’est chacun pour sa pomme, et de préférence celle de l’autre si l’inspecteur du travail passait dans le coin… Petits coups bas entre amis et compagnie ! L’occasion pour se faire une virée dans les montagnes du Wicklow, histoire de s’aérer les neurones ou plutôt de débarrasser de cet ouvrier immigré encombrant (ce personnage abuse : il est cadavre et  immigré ! 🙂 ).

Et même quand vous pensez que le roman est fini, eh bien non ce n’est pas fini ! Dermot Bolger, qui vous a déjà bien fait lire les yeux écarquillés comme des soucoupes, vous assène un coup de théâtre (c’est même plus que ça mais je ne trouve pas le terme exact). La fin de la fin.  L’occasion de réduire les petits histoires de couple de ces Irlandais frustrés à quelque chose de vraiment ridicule au regard du reste. La souffrance d’un homme qui a vécu la guerre et ses crimes.

Finalement un hommage  à ceux qu’on a pensé exploiter pour s’enrichir, ceux qui ne comptent pas dans cette Irlande du Tigre celtique.

Quelques extraits :
« Elle croyait qu’il s’aventureraient plus loin le long de la côte, vers Bray, mais au lieu de cela, il avait sillonné des quartiers de Dublin dont elle connaissait à peine l’existence, un labyrinthe d’immeubles derrière la M 50 qui ne semblaient être habités que par des étrangers. »

« Ce nouveau Dublin dans lequel Ezal la conduisait semblait vaste et incompréhensible. »

« Tu vas me prendre pour une folle, avait-elle commencé, mais je suis convaincue qu’une seconde version de moi existe ».

« Ces grands maîtres avaient saisi le vrai secret de l’argent : il n’avait pas de réalité. Au-delà d’un certain chiffre, il n’était plus qu’une abstraction – la plus importante abstraction de la planète. »

« Tu as voulu m’avoir comme certains désirent acheter une maison au Portugal, pour rendre les autres jaloux. »

« Es-tu en train de me dire qu’une femme de quatre-vingt-dix ans sait se servir de Facebook ? »

« J’aime ne pas avoir besoin de chercher un double sens à ce qu’elle dit, contrairement aux Irlandais, dont les phrases doivent être décodées aussi soigneusement que les secrets cryptés de la guerre froide. »

Un roman caustique, truffé de secrets, aux multiples rebondissements, au langage parfois cru, le tout arrosé d’une bonne dose de suspense. Il y aurait encore beaucoup à dire, parce que c’est dense ! Génialement construit. J’ai beaucoup aimé !
Vivement le prochain ! 🙂

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A propos Maeve

Blogueuse littéraire depuis 2009, lectrice compulsive depuis l'âge de 6 ans ^_^ .
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6 commentaires pour Ensemble séparés

  1. denis dit :

    Il faudra que je découvre cet auteur.

    Aimé par 1 personne

  2. LadyDoubleH dit :

    Heureuse de ton enthousiasme, et ravie que ce nouveau Dermot Bolger soit excellent. Je le lirai bientôt !

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  3. alexmotamots dit :

    Le Tigre celtique ? Je ne connaissais pas.

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