Le printemps du loup – Andrea Molesini

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Traduit par Dominique Vittoz

 

Nous sommes au printemps 1945 dans le nord de l’Italie. Pietro, un orphelin de dix ans, s’enfuit du couvent dans lequel il est réfugié, pour échapper à une perquisition nazie. Dans sa fuite, il est accompagné de son meilleur copain, Dario, de Maurizia et Ada, deux soeurs juives, (tout comme Dario), de la mystérieuse soeur Elvira. Avec les « A-H » à leurs trousses ils sont aidés par un frère et surtout par un pêcheur roux que Pietro appellera Lirlandais – en un seul mot ! Viendra s’ajouter un autre personnage mystérieux, Karl, qui parle « porc-épic » comme tous les Allemands.
Un équipée hétéroclite puisque Dario, Maurizia et Ada sont juifs et on comprend rapidement que Karl est un nazi déserteur.  La folle épopée est racontée alternativement par Elvira et Pietro.
C’est vraiment le récit de Pietro qui enchante le roman, lui porte une touche quasi magique, par instants. Pour survivre à la peur, le gamin s’invente un loup protecteur, qui l’accompagne partout. Il ne parle évidemment de ce loup à personne.

Elvira et Karl sont les personnages les plus mystérieux. Une religieuse et un nazi. Une religieuse ? Vraiment ? Elvira devra tomber le voile sous l’emprise du charme irrésistible qu’exerce sur elle le beau Karl aux yeux d’acier. Ces deux-là maintiennent le suspense, ignorant que Pietro les observe et relate ce qu’il perçoit du monde des adultes avec ces mots à lui : cela donne des moments loufoques et drôles, qui font presque oublier, parfois, que tout ce petit monde est pris en étau entre fascistes et nazis.

Cependant Andrea Molesini ne nous épargne pourtant pas les morts. Mais à travers les yeux de Pietro, il donne l’espoir, l’innocence malicieuse capable de triompher de l’Abominable. Pietro décrit ce qu’il voit avec les mots d’un gamin de dix ans mort de trouille mais imaginatif. L’écrivain donne à son personnage un don pour les mots justes, qui font mouche.  Les « A-H » pour partisans d’Adolf Hitler dont la langue épineuse de « porc-épic » écorche la douceur linguistique italienne. Il ne comprend pas la manière dont on décrit les juifs  : Dario, son meilleur pote n’a pas pu tuer Jésus car il a les oreilles décollées (Dario, pas Jésus) et il est certain que le Dieu de la foudre porte des chaussures vernies de rouge.
Il décrit un monde qui va de guingois (c’est un mot qui revient souvent dans son récit) avec des gens qui boitent : donc comment tout cela peut-il aller bien et droit ?
« La mer est couleur de casserole sale ».
« Je regarde Dario. Ma frousse est revenue. J’ai l’impression d’avoir une arête de poisson plantée dans la gorge. Peut-être que je respire plus. J’ai la frousse de sa frousse et lui, de la mienne. Parce qu’on ne fait qu’un ».
Des mots de gamin mais des mots lucides sur la tragédie qui s’est déroulée : « Ils sont morts. (…) Morts, ce sont mes amis et personne n’appelle plus leurs noms. Morts dans le vent, dans la nuit, dans l’incendie qui a brûlé le Mesarthim. Mort, le noir de la mer les a plaqués contre le fond (…)
Je les appelle en silence, je crie en silence(…) ».
« Les mots sont descendus dans mon estomac, où ils se sont ratatinés. »
Pourtant, Pietro est capable de faire rire le lecteur, après l’avoir ému, lors de pages poignantes dont je ne livre ici que quelques extraits. La tragédie le fait grandir et, comme il le dit lui-même, il « comprend des trucs qu'[il] ne voyait pas avant, quand tout le monde était vivant ». Il découvre avant tout le monde qu’Elivra n’est pas qui elle prétend être : « Elivra a l’odeur des femmes, les vraies, celles que j’ai espionnées caché dans la panière à linge. Elle a aussi un cul en miches de pain rebondies et mouillées. »
Quant à l’Allemand qui les a sauvés, « c’est Londjonesilveur, mais sans jambe qui toctoque ».
Pietro se moque de ces deux-là et s’inquiète aussi car « les grands n’ont l’esprit logique que quand ils sont amoureux » , alors il faut faire gaffe à ce qu’on dit. Sinon, l’avantage d’être grand, c’est justement de n’être presque jamais logique ! Repérer quelqu’un d’amoureux n’est pas difficile : il a « les cheveux pétardés » ! 🙂

Je pourrais parler encore pendant des heures et des lignes de Pietro parce qu’Andrea Molesini en fait vraiment un gamin attachant : à la fois sensible, lucide mais aussi  ingénu, intelligent et à l’imagination redoutable. Sous la protection de son loup. Ca me rappelle quelque chose…
La littérature italienne contemporaine évoque décidément de manière très juste les enfants : c’est le troisième roman que je lis où ils tiennent la première place et savent nous enchanter envers et contre tout.

Encore une belle découverte italienne d’un auteur que je ne connaissais pas. Une histoire empreinte à la fois de poésie, de facétie, de tragédie, de larmes, de noirceur mais où pointe tout de même l’espoir.

Andrea Molesini possède une plume inventive que j’espère bien retrouver dans deux autres romans traduits en français : Tous les salauds ne sont pas de Vienne et Presagio.

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A propos Maeve

Blogueuse littéraire depuis 2009, lectrice compulsive depuis l'âge de 6 ans ^_^ .
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2 commentaires pour Le printemps du loup – Andrea Molesini

  1. alexmotamots dit :

    Un auteur que je ne connais pas non plus. Me voilà tentée.

    J'aime

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