L’énigme de Flatey – Viktor Arnar Ingólfsson

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Traduit par Patrick Guelpa

Il fait chaud aujourd’hui, donc je vous emmène vous rafraîchir en Islande, plus précisément dans le nord ouest de l’île de feu et de glace,
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par là, précisément :
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sur l’île de Flatey, dont le nom, en islandais signifie « île plate » (merci au traducteur pour cette précision !). Pas mal comme voyage, non ?

Nous sommes en 1960, au mois de juin. Alors que le vent souffle de l’est dans le Breiðafjörður, le petit Nonni, parti en mer avec son père et son grand-père,  s’en va soulager d’une envie pressante derrière les rochers, au grand dam de son père qui lui hurle que « maintenant, les phoques vont sentir [son] odeur pendant des semaines » ! En tout cas, ce que les phoques n’ont pas encore vu, c’est ce cadavre en anorak vert, gisant-là depuis un moment, avec comme voisins, un huîtrier pie et deux eiders femelles. Dans ce coin perdu, on a plutôt l’habitude de retrouver des carcasses de moutons ou de grands phoques gris qui se sont noyés. Un cadavre qui va perturber la quiétude de ce golfe perdu, parsemé d’îles habitées ou inhabitées, en particulier l’île de Flatey, au nom rendu célèbre par l’Histoire, celui du  livre de Flatey, un mythique manuscrit de sagas, qui contiendrait « une énigme irrésolue en quarante questions ».
Suite à la découverte du cadavre qui fait beaucoup jazzer, on envoie Kjartan, le sous-préfet, mener l’enquête. C’est un jeune homme de Rekjavik qui ne connaît pas du tout la région et y va à reculons, d’autant plus qu’il n’est pas versé dans les enquêtes à cadavres !  Il est accueilli par le bourgmestre de Flatey, Grímur (en vrai il s’appelle Elliðagrímur Einarsson : j’adore !) et par l’instituteur Högni. Ils seront rejoints par Þormóður Kràkur, le sacristain.Voici pour les principaux personnages du roman, qui vu comme ça pourrait faire penser à Clochemerle. 🙂

Je ne vais pas vous raconter l’histoire et je vais vous parler de l’ambiance de ce roman noir, parce que je pense que c’est le principal intérêt de ce livre : Viktor Arnar Ingólfsson vous immerge pendant une semaine, du 1er au 8 juin 1960, dans la vie des gens de Flatey. En plus du dépaysement, il y a un bond dans le temps, mais pas de 50 ans, de bien plus : c’est vraiment l’impression que j’ai eue. Presque une plongée dans le moyen âge (j’exagère à peine) parce que la vie est rustique dans ce coin, dangereuse à cause de la météo où naufrages et tragédies ont longtemps été le quotidien des insulaires. Et puis à cause de ce fameux livre, évidemment.
L’écrivain donne sa plume à la nature tout au long du récit et ça c’est un vrai bonheur. Vous vivrez au vent, avec les mouettes tridactyles, les eiders, les goélands noirs, les phoques. Et la nature, nous la retrouvons aussi beaucoup dans notre assiette : un vrai voyage gastronomique car les repas des îliens squattent les pages. Ris de macareux, soupe de macareux, raie bouillie, pâté maritime, oeufs de mouettes au plat. Et le mörflot, « graisse de mouton fondue que l’on consomme généralement avec du poisson ». Même Kjartan, notre enquêteur de la « ville », n’a pas l’habitude de cette nourriture, et il en est tout stupéfait !
Un petit passage qui vaut son pesant de cacahuètes :

« Un jour, j’ai connu quelqu’un qui ne mangeait pas de phoque, ni de cormoran, et le plus drôle c’est qu’il mangeait du poulet et qu’il trouvait ça bon. »
Quelle idée d’aimer le poulet, quoi ! 😉
Kjartan devra manger du phoque pour faire plaisir à son hôte : un dépaysement gastronomique pour cet homme de Rekjavik ! Alors pour nous, Français, imaginez un peu…

Et peut-être que si vous buvez trop de brennivín (eau de vie de pomme de terre), vous pourrez voir des alfes (j’ai bien dit des alfes, « elfes étant une déformation ultérieure, populaire et publicitaire », qui « sont les esprits des morts, des esprits de fertilité-fécondité qui vivent dans les rochers ».

Si vous voulez « bouger », sachez qu’il faut prévoir car le bateau postal ne passe qu’une fois par semaine et qu’il n’y a pas d’autres moyens de se déplacer (sauf si on est propriétaire d’un bateau).
Pour passer le temps, vous pouvez faire un tour à la bibliothèque de l’Institut du Progrès, où l’on trouvait des trésors, avant qu’ils ne soient transférés à la bibliothèque de Rekjavik mais où l’on trouve encore de « la littérature populaire ancienne qu’on [peut] encore emprunter et que lis[ent] les habitants de la commune » : Les revenants de Heiðarbœr de Selma Lagerlöf, Le navire poursuit sa route de Nordhal Grieg, Anna de Heiðarkot d’Elinborg. Le seul trésor, et pas des moindres, de la bibliothèque, non empruntable (évidemment) est l’édition Munksgaard du Livre de Flatey. Ce qui nous ramène à l’histoire ancestrale de l’Islande, jadis colonisée par le Danemark. Et par la même occasion à l’intrigue, puisque ce livre est l’occasion d’une polar quasi-ésotérique qui se greffe sur le reste du récit comme récit secondaire : c’est peut-être le seul bémol que j’émets car en fait c’est assez fastidieux de suivre les deux vraiment attentivement.
Quant à l’intrigue principale proprement dite, le suspense monte en pression quand un deuxième cadavre est découvert. Là, le polar reprend le dessus et l’on découvre les faces cachées des personnages qui ont un passé beaucoup moins lisse qu’il n’y paraît. Avec même une histoire d’amour cachée là-dessous. Et de la rivalité de chercheurs qui m’a rappelé Le livre du roi d’Arnaldur Indridason qui évoque aussi le Livre de Flatey.

Enfin, l’éditeur et le traducteur français ont choisi de garder la graphie islandaise des mots (que j’ai reproduit ici), pour encore mieux vous dépayser et s’accorder avec l’ambiance générale du roman.
Le traducteur a aussi choisi le tutoiement pour faire parler ses personnages – le vouvoiement n’existe pas en islandais, paraît-il. Mais en français, je trouve que cela donne une drôle impression : celle que les personnages se connaissent depuis toujours.

Un roman (noir) mais j’ose à peine le qualifier de « noir » car il est tellement plus,  m’a vraiment emportée loin, faire une bonne cure d’iode ! Un sacré voyage que je ne peux que vous conseiller si vous aimez l’Islande.

Pour l’instant le seul roman traduit de l’auteur (qui en a écrit 6 ). On en redemande !
L’énigme de Flatey a été finaliste du prix Clé de verre (prix de littérature nordique).

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A propos Maeve

Blogueuse littéraire depuis 2009, lectrice compulsive depuis l'âge de 6 ans ^_^ .
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2 commentaires pour L’énigme de Flatey – Viktor Arnar Ingólfsson

  1. alexmotamots dit :

    Qui sait, on peut sans doute apprendre un peu de cette langue en lisant ce roman.

    J'aime

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