L’homme provisoire – Sebastian Barry

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Traduit par Florence Lévy-Paolini

Nous sommes à la fin des années 50, non pas en Irlande, mais au Ghana, ex-Côte de l’Or, premier pays à avoir gagné son indépendance. Jack McNulty, tour à tour, officier dans l’armée britannique,  ingénieur des colonies,  et observateur à l’ONU tente d’écrire l’histoire de sa vie. Il est Irlandais de Sligo, frère d’Eneas McNulty. Dans les années 20, à 19 ans, il est tombé éperdument amoureux de Mai, une jeune femme qui est tout son contraire : elle possède un caractère bien trempé, de l’audace, est issue d’une classe sociale favorisée, passionnée, exerce le métier d’enseignante en Grande-Bretagne (mais revient souvent à Sligo où elle rencontre Jack) et a la réputation d’être la plus belle femme du coin. Jack est banal, timide, s’est engagé dans l’armée faute de savoir vraiment quoi faire d’autre mais il ne sait pas encore que cela va ruiner sa vie. Un peu comme par miracle, Mai accepte la demande en mariage de Jack,  lâche son travail pour le suivre en Côte de l’Or. Le début de la fin.

Mon quatrième rendez-vous avec Sebastian Barry dont je dévore à chaque fois la prose majestueuse, triste, mélancolique, poétique. Après Un long long chemin tellement magnifique, On Canaan’s Side (lu en VO, ça m’arrive parfois!), et Le Testament caché à qui je dois ma sélection comme jurée du Grand Prix des Lectrices de Elle en 2011, je me suis embarquée dans ce roman, qui était dans ma Pile irlandaise depuis sa sortie, mais dont le titre, finalement, parce qu’il me laissait perplexe, a fait que je ne me suis pas jetée dessus tout de suite (c’est étrange parfois la réaction qu’on peut avoir face à trois mots !).

Le récit promène sans cesse le lecteur : des années 20 en Irlande, aux années 50 au Ghana, suit la courbe des pensées pas toujours claires de Jack, qui essaie d’analyser son mariage et sa vie gâchée, abandonné, avec comme seul compagnon son majordome Tom et… le whisky. Il faut donc être quand même assez concentré dans sa lecture ! Mais si le début a été un peu rude pour moi, surtout qu’on échappe de justesse à une noyade en pleine mer pendant la Seconde Guerre mondiale, où le bateau de Jack est torpillé par l’ennemi, on refait rapidement surface, embarqué par la prose délicieuse de Sebastian Barry.

L’écrivain nous fait assister au naufrage du couple Jack-Mai, noyé non pas par la mer, mais par l’irruption de la guerre et de l’alcool dans leur couple, auquel s’ajoute la perte d’un enfant : Mai va toucher la folie du bout des doigts, Jack ruiner le foyer tout en étant quasiment absent tout le temps, à cause de son engagement (d’où le titre !), mais cela ne l’empêche pas de s’endetter et de se battre tout ivrogne qu’il est devenu, sans même s’en rendre compte. Quand il aura conscience de sa déviance et de celle de son épouse, c’est trop tard. Averti pourtant à plusieurs reprises par la meilleure amie de Mai du comportement inquiétant de cette dernière, il n’aura rien fait. Juste mis à l’abri ses deux filles, devenues grandes avant qu’il ait le temps de s’en apercevoir puisqu’il est absent. La maladie fera le reste…

On pourrait détester ce couple et pourtant on a plutôt de l’empathie pour lui, voire de la pitié. On croise le destin d’autres personnages de la famille McNulty, en particulier celui de Roseanne dont l’histoire est contée dans Le testament caché et on se rend compte que Jack ne sait rien de la vérité la concernant. Il n’arrête pas de plaindre son cousin, le « pauvre Tom », époux de Roseanne. J’en ai voulu à Jack, en me disant : « Mon coco, si tu savais ! » 🙂

Il est assez difficile de résumer les histoires de Sebastian Barry, toujours assez denses, et encore plus quand on a déjà lu ses romans précédents où certains personnages des histoires précédentes, font très fugacement irruption dans l’histoire qu’on est en train de lire et qu’on essaie de se souvenir l’histoire de chacun !

J’ai été surprise d’être propulsée au Ghana, apprécié d’en apprendre un peu davantage sur l’histoire de ce pays, (en lisant de la littérature irlandaise !), de suffoquer sous son climat, puis de repartir me rafraîchir dans le comté de Sligo, en particulier le jour d’une tempête de neige historique et magnifiquement décrite.

Sebastian Barry n’a pas son pareil pour narrer les drames, tout en poésie, mélancolie, le genre de prose qui vous laisse les larmes aux yeux (sans toutefois être dénué, parfois, une pointe fugace d’humour).

Quelques extraits qui évoquent mieux le roman que tout mon bla-bla maladroit :

« J’imagine que vous vous êtes fait une couleur ? dit-elle en regardant mes cheveux roux. Et puis, qui êtes vous ? Partout où je vais, j’ai l’impression que vous surgissez comme un diable qui sort de sa boîte » (Même pas peur, Mai !)

« Hier soir, j’ai de nouveau prêté ma moto Indian à Tom Quaye parvce qu’il allait danser à Osu. Il vit dans une petite cabane en tôle quelque part derrière les palmiers, à peine à une minute d’ici. Il portait un costume tellement chic que les gens vivant à l’ouest du Shannon en auraient été stupéfaits. »

« Que cette terreur galopait dans ses veines comme un rat et lui ôtait tout semblant de sérénité ou de plaisir. Que dans sa tête, sa tête elle-même, la douleur pesait comme un seau rempli de poison. Ensuite, après quelques gins de plus, lentement, lentement, tout devint de ma faute et, au milieu de la nuit, elle me lança à la tête la vieille horloge murale, puis elle lança le chat, n’ayant rien d’autre sous la main, et je bus jusqu’à l’hébétement, et le matin, après m’être réveillé seul au salon, je m’aventurai dans l’entrée où je trouvais Ursula au pied de l’escalier, considérant sa mère inconsciente là où elle était tombée, à un moment indéterminé des heures perdues de la nuit, ni un ange tombé du ciel ni un démon jailli de l’enfer, mais un être humain tourmenté. »

« J’aimerais mieux connaître les rouages du monde relatifs aux émotions. Je pense pouvoir dire sans risque que je suis capable de construire un pont au-dessus de n’importe quelle rivière, je sais tenir compte des courants probables, même pendant la saison des pluies, je connais les contraintes sur le métal et la pierre, aucun pont construit par mes soins ne sera jamais emporté ni ne s’écroulera sous un poids excessif. Je ne suis toutefois pas certain de pouvoir dire la même chose de mon coeur ou du coeur de qui que ce soit. »

Il me reste  lire Annie Dunne et Les tribulations d’Eneas McNulty pour être tout à fait au point sur l’histoire de famille.

En tout cas, j’ai toujours autant de plaisir à retrouver la plume de Sebastian Barry que tout fan de littérature irlandaise se doit de lire !

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A propos Maeve

Blogueuse littéraire depuis 2009, lectrice compulsive depuis l'âge de 6 ans ^_^ .
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2 commentaires pour L’homme provisoire – Sebastian Barry

  1. alexmotamots dit :

    Mais non, ton bla-bla n’est pas maladroit !

    Aimé par 1 personne

  2. maevedonovan dit :

    C’est gentil! Il y a tellement à dire sur ce roman qu’on finit par ne pas dire peu de chose pour garder tout le reste en bazar dans sa tête. 😉

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