L’amour et les forêts

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Bénédicte Ombredanne est agrégée de lettres et enseigne dans un lycée. Parce qu’elle n’est pas retenue pour être membre du jury d’un prix littéraire, elle décide d’écrire à Eric Reinhardt pour lui dire que si elle avait été retenue, elle aurait défendu son dernier roman qu’elle a adoré. Eric Reinhardt lui répond et s’ensuit, non sans hésitation et réflexion de la part de l’écrivain (les écrivains ayant « la réputation d’être des croqueurs de lectrices »), une correspondance e-mail suivie de deux rencontres. L’écrivain est rapidement intrigué par cette jeune femme, habillée avec recherche, à la manière d’une dandy toute droit sortie du XIXe siècle (veste en pane de velours, bottines lacées, bague ancienne…). Il se confie sur son travail d’écrivain (l’angoisse d’écrire un prochain roman plus mauvais que celui qui l’a rendu célèbre) et cette confidence (un zeste manipulatrice, mais pas totalement) incite à son tour Bénédicte à la confidence : elle avoue être victime de harcèlement conjugal. L’écrivain, indigné, se prend d’amitié pour cette femme. De son côté, Bénédicte tente de changer sa vie : sur un coup de tête et de colère, elle s’inscrit sur Meetic.

C’est le premier roman que je lis d’Eric Reinhardt. J’avoue que j’ai été bluffée par la qualité de son écriture et les divers niveaux narratifs que contient ce roman. L’écrivain est d’abord narrateur puis s’efface pour laisser la plume à Bénédicte qui raconte son calvaire. On change souvent de registre de langue. On passe d’une écriture très soignée, aux longues phrases proustiennes, à un style très cru qui vous met des coups de poing dans les yeux, une écriture 2.0 qui vous plonge dans la jungle plutôt mal-famée de Meetic comme qui vous y étiez vous-même en direct (mais en même temps, c’était comique). On a l’impression de vraiment se faire harceler et insulter par le mari de Bénédicte. Enfin, la dernière partie du roman se fait presque polar : l’écrivain revient sur scène pour enquêter sur le passé de Bénédicte.

Autant le dire tout de suite : malgré tout le malheur de Bénédicte, j’ai eu du mal à avoir totalement de l’empathie pour elle. Pas que je ne trouve pas que ce qu’elle vit est insupportable (ça l’est vraiment totalement !), mais j’ai eu envie de la secouer à longueur de pages, de lui dire : « Mais purée, barre-toi ! Ne reste pas avec ce cinglé. Pour moins que ça d’autres l’ont fait ! En plus tu es agrégée, tu as les moyens financiers de te barrer ! » Bref, Bénédicte est un personnage très agaçant parce qu’elle ne va pas au bout de ce qu’elle décide. Elle fait les choses sous le coup de la colère, de sursauts, puis n’assume pas et retourne dans ses pénates.
Voilà un exemple presque « soft » de la manière dont lui parle son mari : « Regarde-moi dans les yeux au lieu d’interroger la moquette, on dirait une demeurée. Ce n’est pas en adoptant cette attitude de contrition que tu vas t’en sortir, hypocrite, salope. » Et quand je dis que ça c’est « soft », ça l’est vraiment. C’est quand il est « gentil » qu’il lui parle ainsi. Je ne parle même pas du reste qui va au-delà de ce qu’on peut imaginer. Ce type est un pervers narcissique et sa femme tombe dans les pièges qu’il lui tend (il pleure, il supplie, il promet) à tous les coups (sans jeux de mots!). Pourtant cette femme n’est pas une demeurée et elle le sait.  Elle entreprend des choses (la rencontre sur Meetic d’un homme bien qui la rend plus heureuse en une demi-journée que son mari en x années de mariage) mais elle rêve sa vie plutôt que de passer à l’action. Elle s’imagine un avenir : « Elle arrêterait l’enseignement : elle sortirait de cette prison-là (…). Elle en avait assez, en somme, de se dévouer quasi exclusivement, dans l’ordre, à son mari, à ses enfants, et aux enfants des autres, sans aucun retour constructif. Elle suivrait une formation pour travailler dans l’édition : après tout, elle était agrégée de lettres, ce n’était pas rien, sans doute pourrait-elle devenir correctrice, ou bien lectrice, ou bien encore, un jour, qui sait, une éditrice appréciée par ses auteurs, pourquoi pas ? »

Déjà le lecteur a son compte d’émotion devant cette histoire. Mais il n’est pas au bout de ses surprises. On imagine totalement que Bénédicte va finir assassinée par son époux. Eh bien non ! Et là attention je suis obligée de raconter la fin alors SPOILERS :
Bénédicte meurt d’un deuxième cancer (parce qu’elle en a eu un premier !). Mais avant de mourir, elle est encore accablée par son mari (et dénigrée par ses enfants). Bénédicte, mourante, souhaite qu’on la laisse seule et surtout que son mari ne dorme pas au bout de son lit d’hôpital. Evidemment c’est ce qu’il fait ! Et finit par lui faire comprendre qu’elle ne crève pas assez vite !!  A peine morte, sa fille dégage toutes les affaires de sa mère de la maison.
Alors là, pour tout ça j’ai dit : STOP. C’est « too much » ! J’ai trouvé que ça perdait en crédibilité par excès de malheurs. J’ai peut-être tort mais c’est mon ressenti. Limite il y a de quoi se pendre à la fin !

C’est d’autant dommage que l’idée du rebondissement qui fait de l’écrivain un enquêteur « familial » après la mort de Bénédicte est originale. L’idée de la jumelle de Bénédicte surprenante. Le contenu des révélations de la jumelle peut-être un peu moins, en fin de compte (j’avais en partie deviné).

En tout état de cause, malgré la dernière partie du livre qui m’a déçue par excès de malheurs, ce roman est vraiment un bouquin marquant et bluffant qui reste dans la mémoire même quinze jours après l’avoir refermé.

Ce roman a été écrit sur la base de témoignage de lectrices qui ont écrit à Eric Reinhardt pour témoigner de leur calvaire. L’une d’entre elles lui a même demandé d’écrire sa vie. Témoignage pour celles qui souffrent en silence. Comme je l’ai pensé dès le début : il ne faut sans doute pas aller très bien pour confier sa vie à ce point à un écrivain.

Eric Reinhardt brosse le portrait d’une femme en souffrance mais non sans quelques piques bien senties par instants.

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A propos Maeve

Blogueuse littéraire depuis 2009, lectrice compulsive depuis l'âge de 6 ans ^_^ .
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