Peig

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 Traduit de l’anglais par Joëlle Gac

A vrai dire, je trouve que la couverture de l’édition française est plutôt ratée… Pourtant il suffit de retourner l’ouvrage pour trouver quelque chose de plus agréable : la photo d’une femme joviale, fumant…  la pipe (eh oui !) !
J’ai découvert ce livre en lisant L’homme des îles de Tomas O’Crohan et je pensais que c’était l’autobiographie d’une femme née dans les îles Blasket. Et c’est même l’annonce de la 4e de couverture :  » La vie de Peig Sayers (1873-1958). Femme des Iles Blasket ». Ca se discute ! Peig Sayers est née à Dun Chaoin (Dunquin), c’est-à-dire sur le « continent » irlandais, juste en face des Blasket (péninsule de Dingle). Et si elle a vécu la majeure partie de sa vie dans les îles en épousant un homme de là-bas, ici son autobiographie concerne surtout son enfance et sa vie de jeune femme à Dun Chaoin et Dingle où elle est partie travailler comme servante dans un magasin puis dans une ferme. C’est seulement page 210 (sur 290) que l’on entraperçoit un départ vers les îles et qu’ensuite elle raconte sa vie là-bas.

Cela dit, il s’agit d’un très beau témoignage sur la vie d’une femme irlandaise issu d’un milieu paysan de la fin du XIXe siècle, au tournant du siècle suivant. A la différence de Tomas O’Crohan, elle a vécu l’évacuation des îles.  Comme chez Tomas O’Crohan, ce livre laisse une impression de joie de vivre, malgré la dureté des conditions de l’époque et un attachement inconditionnel à son pays. Jamais Peig ne se plaint, elle est toujours optimiste et elle dotée d’un sacré caractère ! Peig, qui commence travailler comme servante à l’âge de douze ans voit tout d’abord dans ce travail une manière de rester indépendante. Cependant, son ambition facille assez rapidement après une expérience chez un patron bien peu attentionné envers son personnel. Lorsque son père la donne en mariage à un homme des îles, elle y voit une manière d’échapper à cette vie de servitude et d’être maîtresse de son propre foyer. A l’époque, les mariages arrangés étaient monnaie courante. Peig fait totale confiance à son père et à l’un de ses frères, Sean : ce qui est bon pour eux est bon pour elle, pense-t-elle. Elle aura, effectivement, une belle-famille tout à fait aimable et attentionnée.

Peig attire l’attention sur la difficulté de la vie dans les îles Blasket : elle explique qu’à cette époque, les gens n’avaient pour manger que du poisson et des pommes de terre – parfois du lait, mais c’était un luxe. Tomas O’Crohan en parle aussi dans son livre, mais, comme il est né là-bas et n’a pas connu autre chose, on ressent moins, chez lui, cette idée de manque de nourriture. Peg précise cependant que cela n’empêchait pas les enfants de grandir : c’est juste le manque de variété de nourriture, sans doute, qui l’a stupéfaite. Ce n’est pas tout à fait clair, en fait, car à quelques pages de distance elle se contredit. Tout d’abord, elle affirme qu’on ne manquait de rien dans l’île et, un peu plus loin, elle dit le contraire… Cela m’a frappée !

Cependant, cet ouvrage n’est pas un roman mais une autobiographie.  Elle a en plus la particularité d’avoir été retranscrite de l’oral, et plus précisément de l’irlandais. Peig ne savait pas écrire (bien qu’elle soit allée à l’école) : elle a dicté le récit de sa vie à l’un de ses fils. Le livre sera ensuite édité, sur l’idée de deux étudiantes irlandaises.

J’ai aimé la verve de Peig, avec ses « sapristi ! » et autres répliques bien senties ! J’ai moins aimé les notes en bas de page avec la traduction graphique et phonétique des noms de lieux et de personnes écrits en gaélique : ça alourdit un peu la lecture et cela n’a pas tant d’importance de savoir comment cela se prononce pour un francophone, d’autant qu’on se trompe presque toujours (parce que le gaélique est une langue tordue ) ! Reste que malgré la joie de vivre de la narratrice, il y a de forts moments d’émotions lorsqu’elle évoque la mort successive de ses jeunes enfants, puis celle de son mari et comment elle se retrouve seule, sans famille sur l’île. Reste les gens jetés à la rue comme des chiens lorsqu’ils ne pouvaient pas payer leur rente au propriétaire terrien, ce qui, à force de révolte et de résistance face à l’oppresseur, donna naissance à la Ligue Agraire en 1879 (puis devint la Ligue nationale irlandaise en 1882 et plaça l’auto-détermination en tête de gondole de ses revendications).
J’ai trouvé plus de gravité dans son récit que dans celui de Tomas O’Crohan.
Cependant, c’est la solitude dans laquelle elle se retrouve qui fera d’elle une grande conteuse. Pour distraire ses soirées, qu’elle partage avec l’unique survivant de la maison (son beau-frère), elle raconte des histoires, et avec talent, comme lui feront remarquer plus tard les étrangers de passage ! Le lecteur est témoin qu’elle sait accrocher son public !

On retrouve quelques histoires dans le récit et aussi deux annexées à la fin du livre.

Bref; une lecture hors du commun, un voyage dans l’espace et le temps et surtout un précieux témoignage d’une vie irlandaise sur la péninsule de Dingle, entre la fin du XIXe siècle et le milieu du XXe.
Mes lectures autobiographiques auront changé et approfondi mon regard sur cette région d’Irlande, que j’ai l’habitude de fréquenter depuis presque dix ans maintenant. Je ne me doutais pas des précieux trésors littéraires qu’elle cache ! Décidément, les mois thématiques peuvent mener à des découvertes formidables !

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Peig Sayers

Photos prises par moi-même 🙂

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A propos Maeve

Blogueuse littéraire depuis 2009, lectrice compulsive depuis l'âge de 6 ans ^_^ .
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