Les âmes égarées

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Traduit par Carine Chichereau

Depuis Muse, nous n’avions pas de news de Joseph O’Connor, en France. Et puis, le revoici, avec, cette fois, non pas un roman, mais un recueil de nouvelles (le deuxième après Les Bons Chrétiens publié en 2010), dédié à Dermot Bogler, qui n’est pas tout à fait étranger à ce volume. Les textes ont été publiés sur divers supports, remaniés, puis enfin réunis dans ce livre, sous le titre original de Where have you been ?. Il faut lire la page des remerciements, située à la fin du recueil, avant de commencer à le lire : on y apprend notamment que « Deux petits nuages » est un écho à « Un petit nuage », nouvelle de James Joyce. On apprend aussi que Joseph O’Connor s’est amusé avec les textes antérieurs et même les chansons irlandaises qu’il fait chanter à ses personnages. Il en fait revenir certains, qui étaient dans Les Bons Chrétiens ou reprend des phrases de Muse… Il s’est aussi inspiré de la réalité, comme l’ont fait ses prédécesseurs…

La majorité des nouvelles du recueil se déroulent dans l’Irlande de la crise économique, à Dublin et dans sa région. Parfois aussi avant : « The Wexford Girl », se situe en 1975 ; « Le Feu de la jeunesse » et « Orchad Steet, à l’aube » nous propulsent respectivement  à Londres en 1988, lors d’un match de foot historique entre l’Irlande et l’Angleterre et à à New York en 1869.

Toutes ces nouvelles néanmoins mettent en scène des hommes et des femmes tourmentés, en proie à une souffrance qui conduit parfois à la mort. La crise économique contemporaine y est pour quelque chose, évidemment, mais les crises antérieures qu’a connu l’Irlande aussi. Celle qui a vu s’expatrier les Irlandais vers les Etats-Unis et New York en particulier, très bien évoquée dans le poignant « Orchard Street, à l’aube », qui donne des frissons jusqu’à la chair de poule. Cette nouvelle est inspirée de la vie d’une famille ayant réellement existé. Dans la novella « Un garçon bien-aimé », Cian Hanahoe, qui dirige « le département des prêts immobiliers auprès d’une banque d’investissement irlandaise », démissionne après avoir passé cinq semaines en hôpital psychiatrique pour ce que son médecin excentrique nomme « un épisode ».

Tout cela n’a pas l’air très joyeux. Effectivement, ça ne l’est pas toujours, mais cependant O’Connor ne se morfond pas non plus dans le pathos à se pendre. Son recueil recèle également une bonne dose d’humour ! C’est même ce qui ouvre le recueil. Dans « The Wexford Girl », le narrateur, qui s’appelle Patrick (comme son père, son grand-père, son arrière grand-père et son arrière arrière grand-père), explique le « craic » préféré de son paternel :
« Mon père disait que la mer ça fait du bien aux gens. Il disait que plus on se rapproche de la mer, plus on est sain d’esprit. D’après lui, c’est pour ça que les gens de Dublin sont vraiment des gens bien, dans l’ensemble. Et c’est pour ça aussi qu’ils sont tous dingues à l’intérieur des terres. Ils sont trop loin de la mer. C’est pas bon pour le cerveau. »
Et son père mourra de rire (du moins c’est ce qui se dit) et dans sa vie, il rêvait d’être comique. Sachez qu’en Afrique, « tu sues tellement que tu te ramènes chez toi dans une bouteille ».

Les pères ou du moins les hommes, sont la mémoire de la métamorphose de l’Irlande dans ce recueil. Patrick raconte la construction de la jetée de Dun Laoghaire : son arrière arrière grand-père a participé à la construction alors qu’il venait habiter dans le coin en 1848, depuis les Liberties, le quartier miséreux de Dublin. Il y a laissé sa sueur, avec tous les hommes venus extraire la roche des carrières de Dalkey. Et c’est en 1852, l’année de la construction du phare de Dun Laoghaire qu’il épousa l’arrière arrière grand-mère du narrateur. Le père du narrateur rencontra sa mère au pied du phare un jour de 1962. Plus tard, l’explosion immobilière et les bobos sont passés par là… La petite ville de la banlieue de Dublin occupe d’ailleurs une place importante dans le recueil. C’est la ville d’enfance du personnage de « Un figurant sur la photo », qui habite le Dublin de 2010; c’est là que cette même année, dans « Un garçon bien-aimé », Cian Hanahoe donne rendez-vous à sa nouvelle amie, « à l’ancien hôtel Elphin de Dun Laoghaire, transformé en pub gastronomique, avec terrasse chauffée », une manière de prendre un nouveau départ.

Enfin, passé et présent se rejoignent aussi parce que les nouvelles sont pétries de références littéraires, hantées par Beckett, Joyce, Patrick Kavanagh, Synge, Sean O’Casey et j’en oublie sûrement !

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce livre, parce que Joseph O’Connor, monument national de la littérature irlandaise, est un écrivain complexe. Je me suis régalée à cette lecture.

Je déplore juste une édition française pétrie de coquilles, à tel point que je me demande si l’éditeur ne m’a pas envoyé une version non corrigée. J’en ai trouvé quatre… ça commence à faire beaucoup !

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A propos Maeve

Blogueuse littéraire depuis 2009, lectrice compulsive depuis l'âge de 6 ans ^_^ .
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