Repérages de rentrée littéraire (automne 2019)

Voici la traditionnelle chronique de rentrée littéraire. Encore un lot de tentations alors que, comme d’habitude, je ne suis pas encore venu à bout de ce que j’avais repéré précédemment. J’ai 3 romans irlandais à la bourre, mais cette année, je ne suis volontairement pas jurée pour un quelconque prix littéraire, donc je devrais arriver à lire ce que j’ai accumulé et que j’ai bien l’intention de lire !

Je ne vous propose que la masse visible de l’iceberg qui a attiré mon attention – je ne suis pas dans le secret des dieux non plus . Cette année moins de livres paraissent, mais davantage de romans traduits. Mais tout de même 524 livres au total. Cela reste énorme.

Voici par quoi mes yeux ont été happés.

Irlande :
Le très attendu premier roman de Sally Rooney : Conversations entre amis, traduit par Laetitia Devaux (éditions de L’Olivier). A paraître le 5 septembre. Je suis curieuse….

41CrHxYtqALPrésentation éditeur : « Dublin, de nos jours. Frances et Bobbi, deux anciennes amantes devenues amies intimes, se produisent dans la jeune scène artistique irlandaise comme poètes-performeuses. Un soir, lors d’une lecture, elles rencontrent Melissa, une photographe plus âgée qu’elles, mariée à Nick, un acteur. Ensemble, ils discutent, refont le monde, critiquent le capitalisme comme les personnages de Joyce pouvaient, en leur temps, critiquer la religion. Ils font des photographies, ils écrivent, ils vivent. C’est le début d’une histoire d’amitié, d’une histoire de séduction menant à un  » mariage à quatre  » où la confusion des sentiments fait rage : quand Frances tombe follement amoureuse de Nick et vit avec lui une liaison torride, elle menace soudainement . »l’équilibre global de leur amitié. »

Le 2e roman de Paula McGrath : La fuite en héritage, traduit par Cécile Arnaud aux éditions de La Table Ronde. A paraître le 22 août. Joseph O’Connor en dit du bien ! 🙂 J’ai eu la chance de pouvoir déjà le lire, j’en parlerai donc très prochainement.
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Présentation éditeur : « 2012. Une gynécologue hésite à accepter un nouvel emploi à Londres qui lui permettrait d’échapper à l’atmosphère de plus en plus tendue qui règne dans l’hôpital dublinois où elle exerce. Mais qui s’occuperait alors de sa mère qu’elle a été obligée de placer dans une maison de retraite ? 1982. Jasmine, seize ans, prend le bateau pour l’Angleterre et tente d’intégrer la troupe de danseuses d’une émission de télévision. Contrainte de rentrer à Dublin quelques mois plus tard, elle commence à pratiquer la boxe, un sport interdit aux filles dans l’Irlande des années 1980. 2012. Dans le Maryland, Ali, dont la mère vient de mourir, fugue avec un gang de bikers pour sortir des griffes de grands-parents dont elle ignorait jusque-là l’existence. « 

 

J’avais dévoré Les petites chaises rouges, entre autres, d’Edna O’Brien. Je vais me jeter sur  Girl, traduit par par Aude de Saint-Loup,  à paraître le 5 septembre aux éditions Sabine Wespieser.

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Présentation éditeur : « Girl est un roman sidérant, qui se lit d’un souffle et laisse pantois. Ecrivant à la première personne, Edna O’Brien se met littéralement dans la peau d’une adolescente enlevée par Boko Haram. Depuis l’irruption d’hommes en armes dans l’enceinte de l’école, on vit avec elle son rapt, en compagnie de ses camarades de classe ; la traversée de la jungle en camion, sans autre échappatoire que la mort pour qui veut tenter de sauter à terre ; l’arrivée dans le camp, avec obligation de revêtir uniforme et hijab. La faim, la terreur, le désarroi et la perte des repères sont le lot quotidien de ces très jeunes filles qui, face aux imprécations de leurs ravisseurs, finissent par oublier jusqu’au son de leurs propres prières. »

Hors Irlande :

Quand il y a un auteur amérindien dans le coin, c’est dans mes cordes. C’est avec plaisir que je découvre le premier roman de Tommy Orange, Ici n’est plus,  traduit par Stéphane Roques, à paraître chez Albin Michel le 21 août. J’ai hâte !

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Présentation éditeur :  « À Oakland, dans la baie de San Francisco, les Indiens ne vivent pas sur une réserve mais dans un univers façonné par la rue et par la pauvreté, où chacun porte les traces d’une histoire douloureuse. Pourtant, tous les membres de cette communauté disparate tiennent à célébrer la beauté d’une culture que l’Amérique a bien failli engloutir. À l’occasion d’un grand pow-wow, douze personnages, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, vont voir leurs destins se lier. Ensemble, ils vont faire l’expérience de la violence et de la destruction, comme leurs ancêtres tant de fois avant eux.
Débordant de rage et de poésie, ce premier roman, en cours de traduction dans plus d’une vingtaine de langues, impose une nouvelle voix saisissante, véritable révélation littéraire aux États-Unis. « 

Je pars à Londres dans quelques semaines et pense suivre un peu sur les traces de Virginia Woolf dans Bloomsbury. J’ai lu il y a  longtemps Chambre avec vue pendant mes études. Virginia d’Emmanuelle Favier, à paraître le 21 août chez Albin Michel aiguise ma curiosité .

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Présentation éditeur : « Dans le lourd manoir aux sombres boiseries, Miss Jan s’apprête à devenir Virginia. Mais naître fille, à l’époque victorienne, c’est n’avoir pour horizon que le mariage. Virginia Woolf dérogera à toutes les règles. Elle fera oeuvre de ses élans brisés et de son âpre mélancolie. La prose formidablement évocatrice d’Emmanuelle Favier, l’autrice du Courage qu’il faut aux rivières, fait de cette biographie subjective un récit vibrant, fiévreux, hypnotique. »

 

 

Le retour d’Audur Ava Olafsdottir, dont je ne suis absolument pas à jour dans la lecture de ses romans mais dont j’apprécie la plume. Miss Islande arrive le 5 septembre, traduit par Eric Boury aux éditions Zulma. Pff !, encore une tentation, je ne vais pas m’en sortir ! 🙂

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Présentation éditeur : « Islande, 1963 – cent quatre-vingt mille habitants à peine, un prix Nobel de littérature, une base américaine, deux avions transatlantiques, voilà pour le décor. Hekla, vingt et un ans, emballe quelques affaires, sa machine à écrire, laisse derrière elle la ferme de ses parents et prend le car pour Reykjavík avec quatre manuscrits au fond de sa valise. Il est temps pour elle d’accomplir son destin : elle sera écrivain. Avec son prénom de volcan, Hekla bouillonne d’énergie créatrice, entraînant avec elle Ísey, l’amie d’enfance qui s’évade par les mots – ceux qu’on dit et ceux qu’on ne dit pas –, et son cher Jón John, qui rêve de stylisme entre deux campagnes de pêche…Miss Islande est le roman, féministe et insolent, de ces pionniers qui ne tiennent pas dans les cases. Un magnifique roman sur la liberté, la création et l’accomplissement.

 

The Big Surprise en farfouillant sur les catalogues d’éditeur fut de trouver une nouvelle aventure d’Erlendur, le héros fétiche d’Arnaldur Indridason, avec Les roses de la nuit, traduit par Eric Boury, à paraître le 3 octobre aux éditions Métailié ! 🙂 Yes ! C’est grave parce que je n’ai pas lu le dernier de la série. J’attendrai la sortie en poche comme excuse…. 🙂

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Présentation éditeur : « La vengeance des victimes.
Elle est condamnée, il l’aime, elle l’entraîne dans sa vengeance mortelle.
A la sortie d’un bal, un couple pressé se réfugie dans le vieux cimetière, mais au cours de leurs ébats la jeune femme voit un cadavre sur une tombe et aperçoit une silhouette qui s’éloigne. Elle appelle la police tandis que son compagnon, lui, file en vitesse. Le commissaire Erlendur et son adjoint Sigurdur Oli arrivent sur les lieux pour découvrir la très jeune morte abandonnée sur la tombe fleurie d’un grand homme politique originaire des fjords de l’Ouest. 
La victime a 16 ans, personne ne la connaît, elle se droguait. Erlendur questionne sa fille Eva Lind, qui connaît bien les milieux de la drogue pour en dépendre. Elle lui fournit des informations précieuses et gênantes à entendre pour un père. Il s’intéresse aussi à la tombe du héros national et va dans les fjords de l’Ouest où il découvre une amitié enfantine et une situation sociale alarmante. La vente des droits de pêche a créé un grand chômage et une émigration intérieure massive vers Reykjavík, dont les alentours se couvrent d’immeubles modernes pour loger les nouveaux arrivants. Sigurdur Oli, lui, s’intéresse plutôt à la jeune femme qui les a appelés.
Le parrain de la drogue, vieux rocker américanisé et proxénète, est enlevé au moment où la police révèle ses relations avec un promoteur immobilier amateur de très jeunes femmes. Pendant ce temps, contre toute déontologie, Sigurdur Oli tombe amoureux de son témoin. Avec son duo d’enquêteur emblématique et classique, Erlendur, le râleur amoureux de l’Islande, et Sigurdur Oli, le jeune policier formé aux États-Unis, Indridason construit ses personnages et nous révèle leur passé, tout en développant une enquête impeccable dans laquelle on perçoit déjà ce qui fait l’originalité de ses romans : une grande tendresse pour ses personnages et une économie de l’intrigue exceptionnelle. »

Ce n’est pas tout…

Un recueil de nouvelles d’Emma Cline, Los Angeles, à paraître le 10 octobre aux éditions de La Table Ronde, collection La nonpareille.

Et la réédition d’un écrivain français que je ne connais pas, Pierre Autin-Grenier, dont Je ne suis pas un héros, à paraître le 19 septembre dans la collection La Petite Vermillon, toujours aux éditions de La Table ronde  a attiré mon attention:

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Présentation éditeur : «Moi mes secrets je me garde de les abandonner dans l’herbe, les laisser prendre racine en plein vent, pour que le premier venu sans peine me les arrache et s’en repaisse avec l’écœurante gloutonnerie du malfrat qui, vous ayant mis à nu, ne songe plus qu’à vous tenir à sa merci, exploitant votre honte ou votre légitime pudeur pour chaque jour vous avilir un peu plus. Non, les moins infâmes je les tiens bien au froid sous mon cœur de pierre ; les plus obscènes dorment dans les soutes à charbon de mon âme, en compagnie d’abjections anciennes et de délires plus récents mais guère mieux avouables. Ainsi je m’offre bonne conscience à petit prix et pour le reste, le carnaval du quotidien, je montre dans la rue le masque de qui mérite cent fois de marcher tête haute.»

Bref, en terminant cette chronique, je m’aperçois que je suis finalement débordée d’envies – même si elles sont raisonnables par rapport à certains !  Vivement la semaine prochaine…

 

 

 

 

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Cantique des plaines – Nancy Huston

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Paddon vient de mourir. Sa petite-fille, Paula, tente de reconstituer son histoire, à travers les fragments de mémoire qu’il a laissés. A travers lui, c’est en fait toute l’histoire de sa famille qu’elle retrace. Et à travers celle-ci même, celle de l’Alberta, sur quatre générations.

De Nancy Huston, j’avais lu il y a longtemps Ligne de faille et Le saut de l’ange et, si je n’ai pas gardé de notes sur mes lectures (je n’en faisais jamais à l’époque), je me souviens pourtant avoir beaucoup aimé. Je ne vois pas bien à quel autre écrivain aurait pu mieux m’accompagner pour ma traversée outre-Atlantique en Alberta que Nancy Huston qui est née à Calgary ! Ce roman m’a tenu compagnie dans les deux avions que j’ai pris pour rejoindre cette grosse ville (qui n’est pas la capitale de la province – c’est Edmonton) puis pendant mon périple à travers les Rocheuses.

Pour vous situer rapidement le contexte géographique : l’Alberta est une province à peu près grosse comme la France mais bien moins peuplée. Les deux tiers du territoire sont recouverts par la forêt. Le reste est une immense plaine de production agricole, principalement d’orge et de blé, mais aussi d’élevage bovins et de moutons.  C’est le pays des cowboys, mais aussi, moins glamour, des plateformes pétrolières grâce à l’or noir qui y a été découvert au début du 20e siècle (1914, je crois). Mais bien avant cela, il y eu la ruée vers l’or…

L’histoire de la famille de Paula commence là. Son arrière-grand père, le père de Paddon, fut l’un de ceux qui tenta l’aventure vers l’Ouest depuis l’Angleterre en 1897. Cantique des plaines fut à ce titre pour moi un merveilleux livre d’Histoire. « (…) On avait réussi à vider les prairies et maintenant on cherchait à les remplir – Des terres, des terres, venez acheter des terres, des milliers d’hectares disponibles, libres d’impôts, tarifs de voyage préférentiels, sol excellent, productivité garantie (…) – et la ruée a commencé, visant à remplacer au plus vite les bisons disparus par des vaches et les Indiens disparus par des vachers, et les hommes ont afflué, les ratés et les criminels ont afflué, jeunes et musclés, dure à cuire et tapageurs, pas spécialement instruits mais fiers de savoir tenir leur alcool (surtout comparés aux Peaux-Rouges), et soulagés de trouver une deuxième jeunesse après avoir bâclé la première de l’autre côté de l’Océan, c’est ainsi qu’est arrivé ton père, un des premiers, un gamin irlandais têtu qui avait grandi dans la pauvreté crasse en Angleterre et qui s’était ruiné dans l’élevage de vaches laitières, a sans doute sauté à pieds joints dans l’espoir de l’or à gogo dans le Grand Nord ».
Après l’euphorie vint la désillusion. Jusqu’à l’or, pas tout le monde y arrivera. Certains tomberont fous dans ces espaces immenses. D’autres se diront qu’il faut poser ses galoches dans les plaines et devenir fermier. Telle est l’histoire des premiers cowboys de l’Alberta.
Seulement, c’était sans compter sur le climat des plaines Après les chaleurs torrides et poussièreuses accompagnées d’invasions de sauterelles, ce sera les hivers bleus et blancs à -40 degrés. En vérité, on crève la dalle. Mais les femmes venues prêter mains fortes aux hommes (venues tout exprès pour les épouser) ne sont pas des mauviettes. C’est du costaud et ça retrousse ses manches ! C’est peut-être pour ça que lorsque Paddon voit le jour, son père veut en faire un roi du rodéo, alors que lui rêve d’autre chose. Fasciné par le temps, il voudrait être celui qui sort une thèse phénoménale sur le sujet. Comme ses parents, ses ambitions vont être revues à la baisse. Enseignant dans un lycée. Histoire de pouvoir nourrir la famille. Heureusement, il rencontre Miranda, une artiste   Amérindienne qui va lui offrir les plus beaux moments de sa vie, renverser le temps à sa manière et surtout opposer à la rudesse blanche la sensualité indienne, vraie beauté du pays.

Nancy Huston ne propose pas un récit chronologique. Bien au contraire, le lecteur est sans cesse basculé d’une génération à l’autre, d’une époque à l’autre. Paula, la narratrice, tente de reconstituer la vie de son grand-père à travers des fragments incomplets, comblant de son imagination le vide. Nous suivons le travail de sa mémoire qui nous emporte comme le rythme entêtant d’une chanson, les repères disparaissent, le passé et le présent ne font qu’un pour raconter l’histoire de l’Alberta et par là-même de l’Ouest du Canada.

La plume de l’auteure se fait tour à tour lyrique, sensuelle, mais aussi moqueuse :
« Ensuite Dieu envoya des punaises – allez, souffrez ! – et des moustiques ! une épidémie de poliomyélite ! des lapins et du mildiou ! toutes sortes de canulars ! Il n’arrêtait pas de plonger la main dans Son chapeau, d’en retirer une horreur après l’autre et de les éparpiller sur le pays comme des confettis ou des bonbons gratuits. »

Nancy Huston a d’abord écrit ce roman en anglais (avec un autre titre) et puis l’a réécrit en français où il a paru en 1993. Je me demande comment j’ai pu l’ignorer depuis car c’est une pépite ! Il est très riche, il y aurait encore beaucoup à dire. Je ne me suis pas ennuyée une seconde. C’était fabuleux de retrouver des lieux où je suis passée alors que j’étais encore là-bas dans l’Ouest. C’est génial maintenant d’avoir en plus des images réelles en mémoire.

Je vous recommande ce roman si vous aimez les Grands Espaces, les histoires de pionniers et les Amérindiens à qui Nancy Huston rend joliment hommage. Une histoire à (re)découvrir. Et bien sûr, l’envie de revenir vers cette auteure.
(J’ai absolument adoré sa région d’origine et l’ouest du Canada en général, ce qui ne gâche rien. Fabuleux.)

 

 

 

 

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Les saisons de la solitude – Joseph Boyden

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Traduit par Michel Lederer

Ca y est ! J’ai enfin découvert la plus de Joseph Boyden dont j’avais pas mal entendu parler. Il était temps  : Les saisons de la solitude (Through Black Spruce) a été publié en 2008 et en 2009 pour la version française. Joseph Boyden est d’ascendance amérindienne, écossaise et irlandaise. Il a obtenu le Giller Prize, le plus prestigieux prix littéraire canadien pour Le chemin des âmes, son premier roman.

Les saisons de la solitude nous plonge dans la communauté amérindienne des Crees. Will ancien pilote et trappeur est plongé dans le coma suite à une agression dont on ignore l’origine, au début. Sa nièce, Annie, vient tous les jours à son chevet, lui parler. Ne sachant pas s’il l’entend. Elle lui raconte sa vie dans l’univers de la mode et du mannequinat, à New York, Toronto, les grandes villes. Et pourquoi elle s’est laissée embarquer dans une telle voie qui ne lui correspond pas du tout : la recherche de sa soeur disparue, Suzanne. Cette dernière est sous l’influence de Gus, un type pas trop clean à ses yeux. Depuis, pas de nouvelles de Suzanne. Annie se sent coupable. « Je songe aux ennuis de Suzanne, ils ont commencé avec les garçons. Comme toujours, non ? En grandissant, j’ai tenté de me convaincre qu’ils étaient grossiers, assommants. Des petits morveux (…)
Tout le monde savait qu’aucun garçon ne résistait à Suzanne. (…) Marius Netmaker, il est tombé amoureux de moi alors qu’il avait six ans de plus, le visage grêlé à cause de la varicelle et un gros ventre à force de manger trop bien et trop souvent. (…)
Au cours d ces dernière années, les Netmaker ont compris que le trafic de la cocaïne et du cristal meth était plus simple à organiser,  et ils sont à l’origine de la poudre blanche qui a envahi les réserves indiennes de la baie James et qui tient beaucoup de jeunes sous son emprise. (…)
Toujours est-il que la Nishnabe-Aski, la police des réserves, est impuissante. (…)
Suzanne nous a quittées, ma mère et un matin de Noël il y a deux ans pour monter à l’arrière d’un skiddo de Gus Netmaker. (…)
Suzanne, une beauté Cree, tu sais. (….) J’étais sa soeur aînée (….). Et gus Netmaker l’a emporté haut la main. C’était l’artiste, celui qui peignait des aigles et des ours aux couleurs des aurores boréales. C’est moi qui la première fois l’avais amené à la maison. »

Will, endormi dans son lit d’hôpital s’adresse à ses deux nièces. Il leur raconte ses blessures, son démon d’alcoolisme, sa culpabilité, ses plaies, ses bosses et ses coups.

Joseph Boyden construit son roman à partir de deux monologues qui plongent le lecteur dans deux univers diamétralement opposés : la nature et la ville. Son histoire est une belle réflexion sur la solitude, le sentiment de culpabilité et les actes manqués. A travers ces deux univers, il évoque les problèmes de la nation Cree, ravagée par l’alcoolisme, la drogue et la violence.

Autant j’ai adoré suivre Will dans la forêt, jusque dans une île perdue où il se croit seul, autant j’ai eu beaucoup plus de mal à suivre Annie dans l’univers bitumé, avec foule de personnages, dont on sent qu’ils sont bien louches pour la plupart.
L’auteur introduit un personnage pas comme les autres : une vieille ourse qui deviendra la meilleure amie de Will à un moment donné, emmuré dans sa solitude. La faune des forêts canadiennes est très présente. Le roman, malgré la noirceur du sujet,  fait la part belle à la nature sauvage des forêts « Tout autour de moi, on ravivait mes souvenirs. Un whiskey-jack familier était perché près de ma main tendue, et pendant que je le nourrissais de miettes de bannique rassie, je me suis mis à parler.
Etaient-ils au courant du meutre de Marius ? Si j’étais recherché par la police, ils en auraient sans doute eu vent.
(….)Le whiskey-jack a tourné la tête et cligné des yeux. Je me suis levé et j’ai commencé à faire les cent pas. L’oiseau s’est envolé. J’aurais aimé l’imiter. »

Un très chouette roman, très riche dont je n’évoque que quelques aspects (après 9h de décalage horaire et peu de notes prises en cours de lecture !) Je poursuivrai la découverte de l’oeuvre de l’auteur, sans doute avec Dans le grand cercle du monde, dont on m’a dit le plus grand bien.

Dans la prochaine chronique, je vous emmènerai en Alberta, avec Cantique des plaines, de Nancy Huston, qui a fait le voyage avec moi jusque là-bas et même plus loin !

 

 

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Butcher’s Crossing – John Williams

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Traduit par Jessica Shapiro

Je poursuivis mon aventure littéraire dans le Grand Ouest ! Cette fois, je vous emmène aux Etats-Unis, entre le Kansas et le Colorado pour un fabuleux voyage à la chasse aux bisons, grâce à Butcher’s Crossing, un roman écrit en 1960 par John Williams dont je découvre la plume. Eh oui, encore une découverte ! L’auteur est originaire du Texas (né en 1912 et mort en 1994). Il n’a écrit que deux autres romans : Augustus (1972, couronné par le National Book Award et Stoner en 1965).  On l’a ensuite longtemps oublié, jusqu’à ce que la New York Review of Books se souvienne de lui dans les années 2000. Cependant, il n’a été traduit en français qu’en 2016 aux éditions Piranha.

Dans les années 1870, Will Andrews renonce à ses études pour tenter l’aventure du Grand Ouest sauvage. Il atterrit à Butcher’s Crossing (la bien-nommée), une bourgade du Kansas, où il rencontre Miller, un type qui dit savoir où se trouve le plus gros troupeau de bisons, l’un des derniers. L’occasion de faire fortune en revendant les peaux. Ce troupeau mythique se trouveraient dans un coin inexploré du Colorado, difficile d’accès autant que ces bisons. Miller cherche des hommes pour venir avec lui. Il lui faut entre autres, un écorcheur. Andrews se laisse convaincre, non par l’appât du gain par appétit d’aventure. Schneider sera l’écorcheur. Charley Hodge se joint au groupe. Un chariot tiré par des boeufs. Les quatre hommes s’en vont tracer la route, jusqu’à ce lieu quasi-mystique pour y chasser le dernier des troupeaux quasi-mystique lui aussi !

Si vous aimez les romans d’aventures et les sensations fortes, vous allez vous régaler. John Williams ne vous épargnera pas : comme ce troupeau d’hommes vous creverez de chaud puis de froid. Vous allez vous gourez de route en suivant de mauvaises pistes. Vous en aurez ras le bol. Puis vous reprendrez espoir. Et enfin, dans une vallée du Colorado, vous serez comme des gamins devant ce mythique troupeau de bisons. Vous vous direz que Miller ne s’est pas fichu de votre poire : ce troupeau existe bel et bien. Vous allez partir pendant un an.

Et vous reviendrez à Butcher’s Crossing. A la fin, vous saurez dépecez un bison de la tête jusqu’aux sabots. Vous saurez que dans le bison, tout est bon, comme dans le cochon !

« Il choisit un long couteau incurvé et l’empoigna fermement. De la main gauche, il repoussa le lourd collier de fourrure ; de la droite, il pratiqua une petite incision puis fit courir son couteau d’un geste vif de la gorge au bas du ventre. La peau s’ouvrit proprement, avec un léger bruit de tissu déchiré. A l’aide d’un plus gros couteau, il découpa le sac qui contenait les testicules, tranchant les ligaments qui les retenaient ainsi que le pénis flasque. Il sépara les bourses, de la traille de petites pommes, des autres composants du sac, et les jeta de côté. Puis il fendit les derniers centimètres jusqu’à l’anus. »

Il y a vraiment des scènes pleine de bidoche dans ce roman. Ames sensibles s’abstenir, mais en même temps ce serait dommage car cette histoire ne se résume pas à une boucherie. Non, pas du tout. Certaines scènes de chasse sont décrites avec précision : c’est plein de sang et de boyaux pendant un certain temps. C’est un peu crade mais ça ne dure pas. Juste au milieu du roman. Juste une touche pour vous faire sentir la douleur infligée aux bestioles. Comme Andrews, vous aurez un peu envie de vomir « à la vue du sang caillé » et à la « puanteur des carcasses faisandées », à la « piste du carnage ».

Je vous le dis aussi : l’histoire ne finit pas bien. On a comme l’impression que John Williams prend la défense de ces derniers troupeaux de bisons en infligeant à Miller, le meneur, une sanction inattendue et complètement dingue. Oui, parce qu’il y a de la folie dans ce roman : celle des hommes. Il y a une touche d’ironie. De stupidité du sort.

Les personnages sont hauts en couleur, jurent comme des charretiers. Miller n’est pas du tout quelqu’un de sympathique. Et comme ce livre est aussi un roman d’apprentissage, Will Andrews en tirera une leçon de vie.

C’est aussi un formidable moment Nature Writing : on s’en prend plein les mirettes, quand la nature en fait voir des vertes et des pas mûres à tous ces hommes qui se croient plus forts qu’elle.

Très distrayant, une écriture qui dégaine, c’est une belle découverte et une ode à la nature sauvage du Grand Ouest. A découvrir, car ça fait aussi voyager !

Cela m’a donné envie de découvrir un autre défenseur des bisons : Dan O’Brien, que j’avais d’ailleurs écouté au Festival America en 2016.

 

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Jeu blanc – Richard Wagamese

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Traduit par Christine Raguet

Je vais commencer par une petite présentation de l’auteur : Richard Wagamese est canadien et amérindien né en 1955 en Ontario. Il a été journaliste, mais aussi producteur à la radio et à la télévision. Il est le premier amérindien a obtenir un prix de journalisme. C’est absolument par hasard que j’ai découvert ce livre, au détour d’une déambulation livresque, en septembre dernier. Jeu blanc est son 2e roman, sorti au Canada en 2012 et traduit en français aux éditions Zoé en 2017. Il est fortement inspiré de sa propre histoire. Son premier roman, Les étoiles s’éteignent à l’aube est paru et disponible également chez 10/18. Je viens de le commander car il n’était pas en stock chez le libraire. Un troisième roman sortira à la rentrée littéraire (merci à L’atelier de Ramette de me l’avoir signalé !), posthume. En effet, Richard Wagamese est décédé en 2017 en Colombie Britannique, ce que j’ignorais jusque-là.
Il a écrit 13 romans ! Trop peu son encore disponibles en français ! Mais qu’est-ce qu’on attend ?

Cet auteur appartient à la nation des Ojibwé, ceux du nord ouest de l’Ontario, province limitrophe du Québec mais aussi de celle du Manitoba. Je vous renvoie pour plus de détails sur le wikipédia en anglais consacré à Richard Wagamese ICI .

Ceux qui me suivent depuis longtemps, savent que je ne suis pas insensible à la question amérindienne. Que trop peu d’auteurs arrivent jusqu’à nous,  deviennent « visibles » parmi les forêts de livres, pas du tout mis en avant,  d’une manière générale (à part les très connus comme Joseph Boyden ou Louise Erdrich – pour cette dernière, je crois que ma dernière tentative m’a fait tomber le livre des mains ; pour le premier, je viens d’acheter celui qui me paraît le meilleur pour une première approche : Les saisons de la solitude. Je l’avais écouté et découvert au Festival America de 2016 où des auteurs amérindiens sont à chaque fois invités.

Revenons à Jeu blanc.
4e de couverture : « Il faut que Saul Indian Horse raconte son histoire, qu’il se remémore son enfance dans les montagnes du Canada, bercée par les légendes et les traditions ojibwées ; son exil à huit ans avec sa grand-mère ; son adolescence, passée dans un internat où les Blancs se sont efforcés d’effacer en lui toute trace d’indianité. C’est pourtant au coeur de cet enfer que Saul trouve son salut, grâce au hockey sur glace. Joueur surdoué, il entame une carrière parmi les meilleurs du pays. Mais c’est sans compter le racisme qui règne dans le Canda des années 1970, même au sein du sport national. »

La famille de Saul est issue « du Clan des Poissons des Ojibwés du Nord, les Anishinabés« . « Nous avons élu domicile sur les territoires bordant la rivière Winnipeg, là où elle s’élargit avant d’entrer dans le Manitoba (…). On dit que nos pommettes ont été taillées dans ces chaînes granitiques qui s’élèvent au-dessus de notre patrie. On dit que le brun profond de nos yeux a suinté de la terre féconde autour des lacs et des marécages. Les Anciens disent que nos longs cheveux raides viennent des herbes ondulantes qui tapissent les rives des baies. »
La plume minérale de Richard Wagamese dans la première partie du roman vous immerge dans la nation Ojibwée et leur malheur. Nous sommes en 1957 et c’est d’autant plus choquant de voir qu’à cette époque, les « Zhaunagush », c’est-à-dire les Blancs, viennent encore s’en prendre aux Amérindiens ! Je faisais des bons sur mon siège, en lisant qu’ils venaient enlever les enfants, les arracher à leur tribu pour les embarquer de force dans des écoles qui visaient à les couper de leur culture, à les lobotomiser à coups de mauvais traitements, de sévices effroyables, où les morts ne se comptent pas sur les doigts d’une main. Je me suis un peu renseignée : il a fallu attendre 2015 pour que le 1er Ministre canadien, Justin Trudeau, soit le premier à présenter ses excuses aux nations amérindiennes pour le sort réservé aux leurs dans ces écoles qui n’étaient autre que des camps de concentration, finalement. Je ne pense pas que ce soit trop fort de le dire.

Ces écoles sont dénoncées en partie Jeu Blanc, quand Benjamin, le frère aîné de Saul, est enlevé à sa famille, se sauve, et sort un jour de la forêt, couverts de piqûres d’insectes mais surtout avec la tuberculose, qui lui sera fatale. Puis, ce sera le tour de Saul. Quelque chose d’imprévu va le sauver : sa découverte du hockey sur glace, grâce à un homme d’église qui a priori a l’air un peu plus humain que tous les sadiques qui sévissent dans cette école. Le hockey deviendra son échappatoire. Mais on va apprendre une vérité tue à la fin du roman .
Même sorti de cette école, Saul va découvrir le racisme qui règne dans le milieu du hockey sur glace. Il finit par fuir le milieu : il s’achète une guimbarde et trace la route, et retourne là où tout a commencé : le lac de Gods.

Richard Wagamese n’hésite pas à rappeler tous les méfaits qui ont découlé du contact des Ojibwés avec les Blancs, : ce sont eux qui ont apporté l’alcoolisme, avec le whiskey, « la boisson des Zhaunagush » par excellence. « Mes deux parents s’étaient mis à consommer la boisson des Zhaunagush ». Pourtant ces mêmes Zhaunagush ont bien été contents de trouver des Ojibwés, devenus ceux qui exécutaient les travaux qu’aucun blanc ne voulait ou n’était capable de faire. « Nous suivions le whiskey jusqu’au camp provisoire des sang mêlés qui se rassemblaient sur les terres abandonnées autour des villes d’industrie du sciage, dans l’attente de petits travaux qu’on voulait bien leur concéder. Du travail d’Indien. C’est ainsi que les gens des moulins à papier l’appelaient. » Ces Ojibwés sont devenus « les gens du bois-brisé »

Le malheur de la nation objiwbé est dénoncé, entre autres,  par la beauté de la mystique indienne qui habite Richard Wagamese et vous enchante, grâce au personnage de la grand-mère de Saul, dernière survivante de la tradition des Anciens, tradition qu’elle inculque à son petit-fils, pendant que la mère se laisse emporter par la dépression.  « Nous partîmes à la pagaie jusqu’au lac de Gods, au plus profond de la forêt. Grand-mère connaissait la contrée et elle nous guida (…) ». Elle raconte l’histoire du lieu où ils vont, explique pourquoi ce lieu est le leur. C’est un pur enchantement de lecture ! « Dans le temps d’autrefois, avant les Zhaunagush, un jour de la fin d’automne, un groupe de chasseurs partit en quête d’orignaux. (…) Ils prirent la même voie que celle que nous suivons, et ils n’avaient jamais vu une telle force dans la nature. Les rochers semblaient chanter pour eux.
En ce temps-là, notre peuple s’en remettait à l’intuition – le grand pouvoir spirituel de la pensée -, et les chasseurs trouvèrent un portage en un endroit plat, pas très éloigné de là où nous sommes actuellement. Il conduisait à un pays entrecoupé de crêtes. Il était très difficile d’y marcher, mais ils suivirent un petit ruisseau qui s’écoulait dans une brèche jusqu’au moment où ils eurent l’impression que les terres se refermaient derrière eux comme le rabat d’un wigam. Ils sentaient la sérénité dans leurs os, et certains d’entre eux avaient peur. (…)
Finalement, le ruisseau les conduisit à un lac caché. La berge était étroite et la courbure de la cuvette du lac était raide, à l’exception d’un section qui descendait en pente douce depuis une tourbière de mélèzes. (…) L’eau de ce lac était noire et calme, pourtant le silence qui les entourait les rendaient nerveux. Les chasseurs éprouvaient la sensation d’être surveillés depuis les arbres. (…)
Alors qu’ils commençaient à décharger, les chasseurs entendirent des rires provenant des arbres et le roulement profond de voix s’exprimant dans la Langue ancestrale, la langue des origines, jamais parlée sauf pendant les cérémonies.(…) » Petit extrait 🙂

Un roman instructif, qui dénonce avec force  le racisme, le génocide d’une nation par les Blancs, hier et aujourd’hui. Malgré la noirceur du sujet, c’est un roman qui n’est pas dénué de poésie et d’esprit chamanique. Un bel hommage qui emporte le lecteur dans les temps immémoriaux de la Nature Mère. Seuls les passages consacrés aux techniques du hockey sur glace m’ont un peu ennuyée.

Un auteur peu connu à lire, absolument !

 

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Dans la forêt – Jean Hegland

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Traduit par Josette Chicheportiche

Tout le monde a déjà sans doute lu ce roman, paru en France en 2017 et…. en 1996 aux Etats-Unis où il est rapidement devenu un best seller ! Mais comment se fait-il qu’il faille attendre si longtemps pour découvrir une pépite pareille dans l’Hexagone ?

Nell et Eva vivent avec leurs parents dans en Californie du Nord, dans une maison au coeur de la forêt. Eva a pour passion la danse et Nell est attirée par les livres. Peu à peu, la société fout le camp. Doucement. Comme la famille vit dans un lieu isolé, elle pense que c’est dû à cela, qu’il y a des travaux sur les lignes, ce genre de choses. Avec le recul, Nell pense aussi que c’est parce que sa mère venait de décéder, que leurs esprits étaient ailleurs. . « L’hiver dernier, quand il y a eu les premières coupures d’électricité, elles étaient si exceptionnelles et si brèves que nous n’y avons pas vraiment prêté attention. (…) nous n’avions peut-être pas pris conscience, quand il en était encore temps, qu’après des décennies d’avertissements et de prédications les choses commençaient vraiment à manquer. (…) Peut-être que nous aurions dû nous douter plus tôt que ce qui se passait était différent. Mais même en ville, je pense que les changements se sont produits si lentement – ou s’inscrivaient tellement dans la trame familière des problèmes et des désagréments – que les gens ne les ont vraiment identifiés que plus tard au printemps. »
« Et maintenant il y a des rumeurs de méningites. L’administration a l’air de penser que tout le monde fera des économies si l’école s’arrête un mois plus tôt. (…) La poste marchait sporadiquement, et les magasins fermaient plus souvent. Pendant plusieurs mois, les fonctionnaires avaient été payés avec des billets à l’ordre jusqu’à ce que les banques refusent d’honorer les reconnaissances de dette du gouvernement. Puis les fonctionnaires n’avaient plus été payés du tout.
C’est incroyable la rapidité avec laquelle tout le monde s’est adapté à ces changements. J’imagine que c’est comme ça que les gens qui vivent par-delà la forêt s’étaient accoutumés à boire de l’eau en bouteille, à conduire sur des autoroutes bondées et à avoir affaire aux voix automatisées qui répondaient à tous leurs appels. A l’époque, eux aussi ont pesté (…) et bientôt se sont habitués (…). Une fois que les quotidiens ont cessé de paraître tous les matins et que les informations à la radio sont devenues de plus en plus rares, les quelques nouvelles qu’on arrivait à avoir étaient si fragmentaires et si contradictoires qu’elles ne nous disaient pratiquement rien sur ce qui se passait vraiment.
Bien sûr, une guerre sévissait. (…) » Mais la guerre n’est pas la cause de tout. « En janvier, (…) nous avons appris qu’un groupe de paramilitaire avait fait sauter le Golden Gate Bridge, et moins d’un mois après, que le marché des devises étrangères s’était effondré. En mars, un séisme a provoqué la fusion du coeur d’un des réacteurs nucléaires de Californie (…).
A cela s’ajoutaient tous les problèmes habituels. Le déficit du gouvernement avait fait boule de neige pendant un quart de siècle. Nous connaissions une crise du pétrole depuis au moins deux générations. Il y avait des trous dans la couche d’ozone, nos forêts disparaissaient, nos terres arables exigeaient de plus en plus d’engrais et de pesticides pour produire moins de nourriture – mais plus toxique. Il y avait un taux de chômage effroyable (…) »

Bref, un extrait long, mais nécessaire car il fait froid dans le dos par son actualité, 21 ans après. J’écris cette chronique alors qu’hier et toute la semaine, il faisait 37 degrés, la France a battu son record de chaleur en atteignant 45°c dans le sud. Les services publics sont devenus chaotiques et merdiques à souhait. Faire la moindre démarche est devenue abracadabrante et souvent source d’erreur, de problèmes techniques et autres. Les gouvernements successifs s’en foutent comme de leur première chemise, préférant faire des économies au nom de la Dette, c’est bien pratique. On nous fait bouffer des produits pas toujours sains pour la santé. Ce roman, je le répète, a été écrit en 1992 !! On se réveille à peine. Il est tellement actuel dans sa dimension sociétale et écologique. Il n’y a plus qu’à espérer que tout se passe mieux que dans le roman de Jean Hegland et qu’on n’en arrive pas à cette catastrophe.

Le père des filles décède suite à un accident (une mauvaise chute d’un arbre). Les jeunes filles se retrouvent donc seules au monde. Alors que la société s’est complètement déshumanisée, que le monde est devenu un cauchemar, elles vont devoir éprouver toute leurs humanité pour survivre, se servir de tout l’amour qu’il leur reste pour faire face, malgré leur différence et leurs différends parfois. Eva est un personnage assez égoïste, alors que Nell, la narratrice, n’a comme souci que de protéger sa soeur, renonçant même à l’amour d’un jeune homme qui veut l’emmener loin de son trou perdu, ce que refuse catégoriquement Eva. Cette dernière va subir un malheur (je ne vous dis pas lequel) qui va l’obliger à penser autrement.

Les filles vont aussi apprendre à se servir des ressources de la forêt. Elles vont puiser tant dans leur héritage familial (ce que leur ont appris leur parents) que dans l’encyclopédie que lit Nell et qui répond à beaucoup de ses questions, notamment sur les plantes. Mais aussi sur les maladies, ou les accouchements compliqués…

Il a été dit tant de choses sur ce livre que je ne sais pas trop quoi ajouter. Si ce n’est que c’est un formidable roman d’apprentissage et un roman écologique engagé qu’il faut absolument lire !

La plume de Jean Egland vous enchante totalement, c’est un roman qui se lit très facilement et vous coupe de la réalité dès que vous plongez dedans. Un histoire noire mais porteuse d’espoir. Un livre qui vous donne envie de visiter les forêts de Californie. Un bol d’air ! Bref, monumental coup de coeur.

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Manuel de survie à l’usage des jeunes filles – Mick Kitson

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Traduit par Cécile Schwaller

Encore une fois, je vais me servir de la 4e de couverture pour le pitch de ce roman écrit par un Gallois vivant en Ecosse (ce qui en soit, avait tout pour me séduire !)
« Que font deux gamines en plein hiver dans une des plus sauvages forêts des Highlands, à des kilomètres de la première ville ? Sal a préparé leur fuite pendant plus d’un an, acheté une boussole, un couteau de chasse et une trousse de premiers secours sur Amazon, étudié le Guide de survie des forces spéciales et fait des recherches sur YouTube. Elle sait construire un abri et allumer un feu, chasser à la carabine. Elle est capable de tout pour protéger Peppa, sa petite soeur. Dans le silence et la beauté absolue des Highlands, Sal raconte, elle parle de leur mère désarmée devant la vie, de Robert le salaud, de la tendresse de la sorcière attirée par l’odeur du feu de bois, mais surtout de son amour extraordinaire pour cette soeur rigolote qui aime les gros mots et faire la course avec les lapins. »

Ce premier roman de Mick Kitson, je l’avais repéré lors de la rentrée littéraire de l’automne 2018, acheté au salon de Livre Paris en mars dernier et voilà, je l’ai lu des mois après sa sortie, après trois millions d’éloges sur la blogo et dans la presse : autant dire que j’en attendais beaucoup. Outre une lectrice friande de littérature irlandaise, ceux qui me suivent depuis longtemps savent que j’adore aussi la littérature écossaise. C’était une aubaine, un nouvel écrivain, avec ce roman qui se passe les coins sauvages des Highlands. Le côté Nature Writing m’attirait beaucoup. J’ignorais totalement le sujet principal de ce roman, que le résumé éditeur garde finalement bien secret (ouf !).

Nous sommes donc dans la forêt de Galloway, en compagnie de Sal et Peppa, deux gamines dont on comprend qu’elles ont fui le domicile. On apprend assez rapidement pourquoi Sal, l’aînée de 13 ans, a entraîné sa petite soeur de 10 ans, Peppa avec elle (sa demi-soeur, en fait). Si je vous le dis, ça va être une spoiler monstre. Donc je ne vais rien dire ! En fait je me suis dit « encore ! », même si le sujet est grave et que c’est le genre qu’il faut dénoncer sans cesse, parce qu’il n’y a pas longtemps, j’ai lu L’Empreinte, d’Alex Marzano dont le sujet est similaire.

Peppa et Sal vivent donc en bordure de la civilisation, dans une forêt sauvage, se nourrissant de ce que la forêt leur donne, chassant le lapin et pêchant jusqu’au brochet. Avec ou sans le Guide de survie des forces spéciales, finalement il est plus facile et plus sûr de vivre dans une forêt que dans une maison où l’on est la proie d’un  prédateur qui est votre semblable, surtout quand on ne peut pas compter sur sa mère, alcoolique et larguée dans la vie, incapable de se protéger elle-même. Dont la vie sentimentale est un naufrage à répétition. Même un brochet récalcitrant, aux dents bien affutés est moins dangereux.

C’est bien un brochet dur à cuire qui va entraîner une belle rencontre en pleine forêt : Ingrid, une vieille Allemande qui vit en marge de la société depuis de nombreuses années, va servir à Peppa et Sal de mère de substitution finalement. Je suis un peu surprise de lire le mot « sorcière » sur la quatrième de couverture. Ce n’est pas à cette figure que l’on pense, même si elle connaît tout du pouvoir des plantes. C’est juste femme devenue marginale volontaire, une ancienne hippie des années 70.  Elle va devenir également la meilleure amie des filles. C’est qu’elle en a vu des vertes et des pas mûres aussi, depuis la partition de l’Allemagne après la Seconde Guerre mondiale, l’endoctrinement en RDA qui en font une camarade du Parti. Et puis les hommes. Plutôt pas cools.

On s’attache beaucoup à ce trio féminin, à cette petite Peppa qui rend les pages pétillantes, à la débrouillardise de Sal, qui retourne en ville en catimini pour se connecter à Internet et regarder les nouvelles de leur disparition, jusqu’au moment où l’enquête est quasiment classée sans suite, leur mère aux abois, sur la voie de la guérison.

J’ai trouvé la fin  trop « happy end » pour être tout à fait crédible. Mis à par cela, d’un sujet pour le moins glauque, Mick Kitson arrive à faire de cette histoire, une histoire lumineuse et pleine de tendresse. Ces femmes puisent dans la nature qui les entoure de quoi régénérer leurs vies, pour un nouveau départ. Un roman non dénué d’humour. Un pied de nez aux malheurs d’une vie et à la violence faites aux femmes. On ne peut pas bouder un tel roman !

 

 

 

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La salle de bal – Anna Hope

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Traduit par Elodie Leplat

La salle de bal a obtenu le Grand Prix des Lectrices Elle 2018 catégorie roman. C’est la raison qui m’a incitée à le lire, par curiosité. Parce que c’était aussi une bonne occasion de découvrir l’auteure. A l’heure où j’écris, il a tout été dit sur ce roman, ou presque.

Je vais me contenter de reprendre la 4e de couverture du roman, qui décrit (un peu trop) en détail l’histoire :
« Lors de l’hiver 1911, Ella Fay est internée à l’asile de Sharton, dans le Yorkshire, pour avoir brisé une vitre de la filature où elle travaillait depuis l’enfance. Révoltée puis résignée, elle participe chaque vendredi au bal des pensionnaires, unique moment où hommes et femmes sont réunis. Elle y rencontre John, un Irlandais  mélancolique. Tous deux dansent, toujours plus fébriles et plus épris. A la tête de l’orchestre, le docteur Fuller observe ses patients valser. Séduit par l’eugénisme et par le projet de loi sur le Contrôle des faibles d’esprit, Fuller a de grands projets pour guérir les malades, dont les conséquences pourraient être désastreuses pour Ella et John. »
TADAM ! En fait en l’achetant, je n’ai pas du tout lu la 4e de couverture, ni après d’ailleurs. Seulement pour écrire ce billet et c’est maintenant que je me rends compte d’un certain aspect eau de rose dans la rédaction. 🙂 De toutes façons, elles sont rarement bien écrites ces 4e de couverture.

En tout cas, l’histoire se déroule en 1911 et 1934. C’est même en 1934 que commence cette histoire, par un prologue qui amène le lecteur à y revenir à la fin de sa lecture.
Ce qu’il faut savoir aussi, c’est que cette histoire est tirée de celle de l’arrière-arrière-grand-père d’Anna Hope, qui était irlandais et s’appelait John Mullarkey. Il a été interné en 1909, dans l’asile de Menston, dont celui de Sharton est la transposition littéraire. Son dossier décrit un homme déprimé qui a dû travailler très dur et était inquiet à propos de son travail (aujourd’hui, on parlerait sans doute de burn out, je ne sais pas). Il y est mort en 1918, en mauvaise santé. Anna Hope dédie ce roman à sa mémoire.

Nous suivons donc au début du XXe siècle, l’histoire de trois personnages.
Celle  de John Mulligan, l’Irlandais pensionnaire de l’asile, fossoyeur, poète dans l’âme. Il est celui qui observe : « (…) il existait une règle : les irrécupérables étaient amenés chaque matin en fauteuil roulant et installés dans une moitié de la pièce, où il passait le reste de la journée. Des ruines d’hommes, le visage mangé par la maladie, dont beaucoup ignoraient jusqu’à leur propre nom. (…). Au milieu de la pièce, il y avait une ligne, invisible, et pourtant plus forte que si elle avait été tracée au goudron, que ceux du côté de John refusaient de franchir, même lorsqu’une bille de billard tombait de la table et allait rouler derrière. De l’autre côté, à partir du milieu de la cheminée, se trouvait le reste d’entre-eux. Peut-être pas aussi mal en point que les autres, mais ça ne voulait rien dire. Il y avait le vieux soldat qui ne parlait que des Pachtouns (…); un vieux de la vieille dénommé Foreshaw, duquel on disait qu’il était là depuis l’ouverture de l’asile, près de trente ans plus tôt, et qu’il avait un jour bu le sang d’un mouton ».

Ella Fay, fileuse depuis l’âge de 12 ans dans à l’usine du coin, qui un jour pète un plomb et casse une vitre, qu’on envoie aussi sec à Sharton. Sa beauté émoustiller la curiosité de certains pensionnaires, qui questionnent John qui l’a vue partir à fond de train pour empêcher d’être enfermée, semant assez facilement poursuivant si elle n’avait pas chuté en cours de route. Celle qu’on appelle la fugueuse.

Charles Fuller, musicien contrarié dans sa vocation, médecin à moitié raté qui a trouvé un emploi à l’asile comme il aurait trouvé du travail dans un cirque.  « En matière d’évasion, il s’en était fallu de peu : après quatre années de médecine, il avait réussi de justesse ses derniers examens, avec des résultats trop médiocres pour occuper le poste à Barts que son père avait obtenu au prix d’un travail acharné. (…) L’ennui. Il s’était ennuyé. A cause de ces gros morceaux d’informations indigestes délivrés par des enseignants désséchés (…). Il s’était mis à lire les journaux à la bibliothèques, en s’intéressant tout particulièrement aux offres d’emploi, copiant les noms de celles qui frappaient son imagination. (…) Son oeil fut attiré par quelques lignes lapidaires : « Personnel infirmier. Masculin ou féminin. Sachant jouer d’un instrument. Asile de Sharton. » Incroyable annonce, non  ?

Si on sait d’emblée les raisons qui ont amenées Ella à se retrouver enfermée dans cet asile, (rébellion), le secret de John reste gardé un bon moment avant que le lecteur comprenne.
Charles est le médecin fou, le type frustré pour lequel personnellement je n’ai pas eu d’empathie, malgré sa passion artistique pour la musique. C’est la caricature du raté, du frustré, qui a de la rancoeur et doit trouver un truc pour devenir une « star », si je puis dire. Charles découvre les théories eugénistes de Darwin. Celle de sauver la nation de la décadence. Mais d’une drôle de manière ! Charles, à la suite des théories folles de l’eugénisme, a l’idée de transformer l’asile en hôpital, en faire « un établissement universitaire susceptible d’être précurseur en matière de stérilisation une fois que le projet de loi sur les faibles d’esprit serait passé » . Il reçoit le soutien de Churchill, alors ministre de l’intérieur. Nous sommes en 1911, et l’on sait ce que les théorie eugénistes pourront inspirer aux nazis bien plus tard. Alors, il est difficile, pour un lecteur du XXIe siècle de se mettre à la place de ce médecin et même de Darwin dont les idées sont complètement dingues alors qu’il est pourtant un génie scientifique d’autre part.

Anna Hope osculte la folie sous toutes ses formes. Les plus dingues sont en liberté et pas prisonniers d’un asile. A cette époque, le monde s’apprête à devenir dingue. Nous sommes à 3 ans dans la Grande Guerre qui saignera l’Europe.

Et puis il y a cette histoire d’amour qui occupe finalement beaucoup plus le devant de la scène dans ce roman. Comme toute histoire d’amour, il y a toujours une troisième personne. Ici il y a Clem, pensionnaire de l’asile de Sharton, devenue l’amie, la confidente d’Ella. Quand Ella reçoit les premières lettres de John, celui-ci ignore qu’elle ne sait pas lire. C’est Clem qui lui lira les lettres et y répondra. Jusqu’au jour où…  ce qui devait se passer se passa. Et quelque chose se cassa entre elles et surtout en Clem.

J’ai presque deviné la fin du roman. J’ai trouvé la fin trop « pathos », trop trémolo, arrache-larmes, à mon goût. Pas drôle.

Anna Hope se lance dans un livre très romanesque sur fond historique. On a de l’empathie pour ses deux personnages principaux, très attachants, libres et lucides. Pas fous, contrairement aux autres. Par instants, ce livre m’a rappelé Le testament secret de Sebastian Barry, que j’ai nettement préféré, qui raconte aussi l’histoire d’une jeune femme enfermée dans un asile, irlandais. Même s’il n’est pas question d’eugénisme. C’est aussi une histoire inspirée de la vie d’un membre de la famille de l’auteur.

J’avoue que si j’ai passé globalement un bon moment de lecture, je ne suis pas totalement entrée dans la valse de la salle de bal. J’attendais le thème de l’eugénisme beaucoup plus creusé, le contexte historique aussi. Pour un roman qui obtenu le Grand Prix des Lectrices Elle l’an dernier. Sans doute l’aspect biographique a joué un rôle. J’ai été scotchée par l’opinion de Churchill sur l’eugénisme ! Sans parler de Darwin !
Du coup, je vais me pencher sur les finalistes catégories roman de cette année-là, pour me faire une idée de la sélection.

 

 

 

 

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Toute une vie et un soir – Anne Griffin

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Traduit par Claire Desserey

Maurice Hannigan, vieux monsieur de 84 ans s’installe au bar du Rainsford House Hotel le samedi 7 juin 2014 à 18h25. Calme plat avant l’effervescence à venir : c’est le soir de la remise du prix du Comité sportif, ici, dans le comté Meath. Il a décidé de porter un toast à chaque personne qui a compté dans sa vie :
à 19 h 05 : pour Tony, son frère aîné adoré, allez hop, une bouteille de stout ;
à 19 h 47 : pour Molly, sa fille morte-née, avec un verre de Bushmills (single malt 21 ans) ;
à 20 h 35 : pour Noreen, sa belle-soeur si spéciale, encore une bouteille de stout ;
à 21h20 : pour Kevin, son fils, ce sera un Jefferson’s Presidential Select ;
à 22 h 10 : pour Sadie l’amour de sa vie décédée il y a deux ans, un whiskey Midleton.
A 23 h 05, il monte dans la suite nuptiale qu’il a réservé, révélant par là-même qu’il est le VIP que l’hôtel attend…

A l’âge de 10 ans, on ne laisse pas trop le choix à Maurice, en difficulté scolaire à cause de sa dyslexie. Son père lui annonce que « le maître d’école est d’avis qu’il vaut peut-être mieux qu'[il] devienne fermier », lui aussi.
« Je sentais ma gêne planer au-dessus de nous, tourner en rond autour de la théière, du pot à lait et de la jatte d’oeufs durs », avoue Maurice. A 10 ans donc, on l’envoie travailler chez les Dollard, famille qu’on devine d’ascendance anglo-irlandaise. Sa mère y travaille déjà le matin pour aider la cuisinière. Les Dollard traitent leurs serviteurs comme des chiens. « D’après mon père, c’était à cause de la baisse de leurs ressources et de leur pouvoir au cours des cinquante dernières années (…). Ils n’ont pas digéré qu’on soit devenus propriétaires de nos terres ». Ainsi Maurice devient-il le martyr du fils du propriétaire, simplement parce qu’il a été témoin des raclées que lui administre son père. Seulement, le hasard fait souvent bien les choses. Ce sera, ironie de l’histoire, un souverain en or d’Edouard VIII de 1936, édition limitée, qui fera basculer la destinée de Maurice mais aussi de cette famille, et de leur descendance. Personne n’en saura rien, jamais, même pas Sadie, son épouse, même pas Emily, une Dollard avec qui il conclut un pacte à ne pas divulguer, une histoire de gros chèque, voyez-vous. Mais je ne vous en dirai pas plus.

Nous passerons quelques heures avec Maurice dont chaque toast sera l’occasion de nous faire découvrir qui se cache derrière ce papi qui jette sur sa vie, sa famille et le monde qui l’entoure, un regard ironique, mais aussi mélancolique et drôle. Je me suis prise d’empathie pour ce petit vieux, un peu ronchon, qui râle après les tabourets trop bas, les toilettes trop loin, le service qui se fait attendre, etc. Il a la gouaille irlandaise, comme toujours teintée d’humour : « Je ne comprendrais jamais pourquoi les Irlandais s’acharnent à calciner les bons morceaux de boeuf » ; « Il est temps que j’aille au petit coin. Un des avantages d’avoir 84 ans, c’est qu’avec toutes ces expéditions aux toilettes, on fait de l’exercice. » 🙂

Chaque toast permet au lecteur de découvrir aussi sa famille, les moments clés de sa vie. Un grand frère adoré, soutien de tous les moment difficiles de l’enfance, parti trop tôt, emporté par la tuberculose pendant que tout le monde pense qu’il a juste la crève. Une lente agonie mais « la mort et la maladie étaient taboues et sacrées, c’était motus et bouche cousue ». Adulte, Molly son bébé mort-né, « poupée de porcelaine aux cheveux d’or ». Des femmes ravagées par la douleur, des maris qui s’éloignent pour ne pas sombrer eux aussi. Il y a Kevin, le fils unique, journaliste aux Etats-Unis.

Il y a cette belle-soeur folle-dingue-carrément-barrée qui risque de faire basculer la vie de Maurice ; il y cette femme qui sait tout, de la clique de l’Ascendency. Il y a des demeures transformées en hôtel dès les années 1970, dont les vrais propriétaires ne sont pas ceux que l’on croit…

Enfin et surtout, il y a Sadie, l’amour d’une vie dont l’absence est insupportable.

Ce roman vous met le coeur en miettes, mais d’une jolie manière. Vous ne pleurerez pas comme des Madeleine, non. Pas de pathos,  mais une tendresse particulière, une émotion rieuse et lumineuse, un peu taquine.
L’auteure irlandaise, dont c’est le premier roman, vous entraîne dans une bien belle balade alcoolisée. Une histoire d’amour (et de désespoir) où sont convoqués les fantômes du passé, les remords, le poids de la culpabilité. Une réflexion sur la solitude et la vieillesse également.

Anne Griffin signe un livre magnifique, tendre, mélancolique, bouleversant mais jamais tout à fait triste. Une jolie découverte.

Titre original : When All Is Said

 

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Remise du Grand Prix des Lectrices Elle : la 50e

Lundi 3 juin, c’était enfin le D-DAY : non, il ne s’agit pas des 75 ans du Débarquement, mais du fameux jour de la remise du Grand Prix des Lectrices Elle, mouture 2019. L’aboutissement du « travail » des 120 jurées pendant 8 mois. Il était absolument hors de question, pour moi, de ne pas y aller. Cette année, c’était en outre une date anniversaire : la 50e remise des prix. Raison de plus. En candidatant, je l’ignorais.
Ce fut donc une journée encore plus spéciale, puisqu’elle s’est déroulée en deux temps : une première partie de 15h à 18h, accessible au public sur inscription, qui célébrait à la fois la littérature et l’esprit ELLE dans ce domaine. Olivia de Lamberterie, qui présidait l’événement, y a fêté sa majorité : ses 18 ans à Elle, où elle est aujourd’hui rédactrice en chef de la rubrique littérature.
Les jurées avaient donc rendez-vous au magnifique théâtre de l’Odéon pour ce jour de fête.
(ok, j’ai pas pensé à faire une photo du théâtre de l’extérieur ! 🙂 )

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C’était aussi un double jour de chance : le ciel menaçait. Je pose un pied sur le parvis, je me retourne et il tombe des cordes. 🙂 Je regarde autour de moi : déjà pas mal de monde. Comment repérer les autres ? Certaines avaient des codes vestimentaires. J’avais filé le motif de ma robe à quelques-unes au dernier moment. J’ai aussi cherché une paire baskets roses. 🙂 J’ai jeté un oeil voir si je reconnaissais certaines, d’après leur photo de profil. C’était pas évident. Mais le hasard fait bien les choses : j’adresse la parole à la première personne à côté de moi et lui demande si elle est jurée. Réponse oui. On s’échange nos noms et on éclate de rire ! C’est parti !
On nous distribue des badges pour nous identifier comme jurées et on rejoint la salle-écrin du théâtre.20190603_195819.jpg

La première invitée était Amélie Nothomb, pour un master class.
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J’ai lu quasiment toute son oeuvre, je connais un bon nombre de ses rituels d’écrivain. Outre boire du thé noir très fort (avant de se mettre à l’écriture) et du champagne, elle dort peu, et de moins en moins précise-t-elle. Le jour où elle sera proche de la mort, elle en sera sans doute à 1h par nuit, ironise-t-elle ! On sait tous qu’elle a son bureau dans les locaux chez Albin Michel. Elle ajoute que c’est un vrai capharnaüm. Régulièrement, un bruit sourd retentit dans la maison d’édition : ce sont les piles entassées dans son bureau qui s’écroulent. De quoi décomplexer tous les bordéliques du monde ! 🙂 Certes, elle publie un livre par an (mais en écrit plusieurs en une année). On a appris qu’Albin Michel n’a pas voulu publier un de ses livres en 2014 et qu’elle en a proposé un autre. Ce n’est pas quelque chose qui la choque.

Thibault de Montalembert nous a ensuite lu un chapitre de Lambeaux, de Charles Juliet.

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Puis, Olivia de Lamberterie a fait venir sur scène une figure emblématique du journal : Jacqueline Duhême, 91 ans, où elle a exercé comme dessinatrice.

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Elle nous a raconté son parcours, assez incroyable et les rencontres qui ont changé sa vie. Comme celle avec Eluard, dont la liaison qu’elle a entretenue avec lui était vue d’un mauvais oeil par Elsa Triolet, Aragon, le bastion littéraire communiste. Elle est l’illustratrice de Tistou les Pouces Verts et auteure de nombreux livres dont Une vie de crobards (Gallimard Jeunesse, 2014). J’avoue, je ne connaît pas du tout. L’occasion d’en savoir plus.

L’invitée suivante était Delphine de Vigan, mais les jurées n’ont pas pu assister à la rencontre puisque nous devions rejoindre les lauréats du Grand Prix des Lectrices au deuxième étage du théâtre (dont les noms étaient encore tenus secrets du grand public), pour des tables rondes et dédicaces. Et c’est à ce moment-là qu’on a pu vraiment s’identifier et discuter entre nous, mais c’était court. En tout cas, on était très heureuses de se retrouver en chair et en os (les limites des réseaux sociaux c’est bien qu’il manque le contact humain !). Un verre de jus de fruit en main, avec un petit biscuit, et nous nous sommes assises au hasard autour des tables où nous ont rejoint à tour de rôle Franck Bouysse (auteur de Né d’aucune femme) , Adeline Dieudonné (La vraie vie) et Alex Marzano-Lesnevich (L’empreinte). Il manquait Jesmyn Ward (Le chant des revenants), qui n’avait pas pu venir, mais son éditrice, Caroline de Ast (Belfond) était présente pour d’éventuelles questions.

Le temps a filé trop vite. 1h30. Le temps de s’installer, que la discussion démarre, que les questions viennent, il fallait déjà repartir car le timing était serré.

La table ronde avec Franck Bouysse a tourné en partie autour de la catégorie dans laquelle a été classé son livre. Certes, ce n’est pas un polar, mais c’est un roman noir. Et puis, finalement, quelle importance ? Il avoue lui-même que depuis le début, on le classe dans ce genre alors qu’il ne lit pas de polar. Mais bon, je dirai que les genres littéraire évoluent (c’est l’histoire de la littérature) et les frontières ne sont pas fermées. J’ai adoré ce livre, c’est l’un de mes coups de coeur : j’ai été scotchée par la plume de l’auteur, dont la noirceur fait pourtant jaillir une étincelante beauté, quelque chose de lumineux, comme l’a soulignée une co-jurée ; son personnage féminin, Rose, est une femme forte.
Franck Bouysse a également expliqué qu’il attache une grande importance à l’objet livre. Il fallait que la photo de la couverture soit Rose. La photo qui la représente est l’oeuvre d’une photographe tchèque, Sara Saukova.

Adeline Dieudonnée a expliqué qu’elle écrit en écoutant du Metal (ok, je comprends mieux la fin du roman, que j’ai trouvé super gore). Elle explique que le Metal est une musique où il y a quelque chose à la fois de noir et lumineux. Je n’y connais rien à ce genre, qui n’est pas ma musique de prédilection. J’ai aimé sa plume originale, mais finalement au fur et à mesure, dans ma lecture, tout est retombé comme un soufflé, et j’ai trouvé la fin bien trop sanguinolente à mon goût, même si je reconnais qu’elle a un vrai talent de conteuse. Ce n’était donc pas du tout mon roman préféré, mais pas non plus un livre que j’ai absolument détesté puisque je lui ai mis 13/20.

Alex Marzano m’a beaucoup touchée. Il émane d’elle quelque chose d’à la fois puissant, fragile et gracieux. L’empreinte est aussi un livre qui mélange les genres (voir ma chronique). La personne qui faisait la traduction, travaille chez Sonatine et suite à une question a expliqué le titre français choisi. Le titre original est The fact of a Body, a murder and a Memoir . En résumé, le mélange de genre est courant aux Etats-Unis, mais pas encore en France. Alex Marzano a expliqué qu’au fil de sa rédaction, elle s’est aperçue qu’elle avait rédigé son livre comme une plaidoirie. Elle n’est pas avocate (malgré ses études de droit pour le devenir), mais enseigne la littérature à l’université de Portland. En lisant ce livre, classé dans la catégorie « Document », j’ai admiré le courage de cette jeune femme (voir ma chronique). Pourtant, ce n’est pas le livre, dans cette catégorie, que j’avais préféré, parce qu’il y avait beaucoup de redites et que ça avait un peu plombé ma lecture. L’aspect « plaidoirie » ne m’est pas venu à l’esprit. Cela dit, ce ne fut pas non plus un livre que j’ai détesté (12/20).
Je n’ai pas eu le temps de me faire dédicacer les livres, pas assez rapide, beaucoup de monde dans un lieu pas très grand. 😦 . Mais ce n’est pas grave du tout.
On a redescendu les marches, en bas desquelles nous attendait des photographes pour la traditionnelle « photo de famille » que vous pouvez retrouver ici avec les autres photos de la soirée, mais où ne figurent pas les jurées. On est toutes radieuses, non ? 🙂

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Crédit photo FRANCESCA MANTOVANI

Un break d’une heure et nous sommes revenues pour la fameuse soirée de remise des prix et révélation officiel des lauréats de cette cuvée de demi-siècle !

La surprise fut la présence de nombreux lauréats des années précédentes. J’ai reconnu, en vrac, Caryl Ferey, Olivier Norek, Véronique Ovaldé, Anne-Marie Revol, Kenzié Mourad, Philippe Claudel, Leila Silmani, Ian Manook….

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Après avoir cité tous les lauréats des années précédentes, depuis la création du Prix, voici venu le moment de révéler devant le tout-Paris littéraire et journalistique dans cette soirée privée, les noms des lauréats 2019.
Sont donc nominés :

Catégorie roman : surprise pas 1 mais 2 livres sortis ex-aequo : Le chant des revenants de Jesmyn Ward ;(éd. Belfond) ; La vraie vie d’Adeline Dieudonné (éd. L’Iconoclaste)

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Adeline Dieudonné

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Caroline Ast, éditrice de Jesmyn Ward

Catégorie Policier : Né d’aucune femme, de Franck Bouysse (La manufacture de livres)

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Catégorie document : L’empreinte, d’Alex Marzano-Lesnevich (éd. Sonatine)

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J’avais dit que je risquais de me rouler par terre si Le chant des revenants ne sortait pas primé ! Ce ne sera donc pas le cas ! 🙂 Pour moi ce livre confère au chef-d’oeuvre (je lui ai mis 20/20).
Je vois également mon deuxième coup de coeur, Né d’aucune femme sortir vainqueur (20/20 aussi).
Je suis donc très satisfaite !
Pour le document, j’avais classé n° 1 : Pirate N° 7 d’Elise Arfi, qui m’a scotchée (19/20).
J’aurais bien aimé connaître ceux qui ont été classés n°2 . Je verrai bien Asta de Jon Kalman Stefansson pour la catégorie roman (je lui avais mis 19/20).
Mon trio gagnant est cité dans la chronique sur L’empreinte.

Nous avons même eu droit à un mini-concert surprise, avec la présence de Vincent Delerm, invité à l’occasion de cette 50e.

Le temps a filé à une allure folle. Je savais qu’il serait à peu près impossible de discuter avec des auteurs dans le cocktail organisé après. Il y a des occasions plus tranquilles dans d’autres lieux. J’aurais voulu rester encore pour discuter avec les autre jurées qui m’ont tenu compagnie, mais le lendemain était un jour de travail. Donc je me suis éclipsée car la téléportation n’existe pas encore. J’ai repris mon train dans l’autre sens et retrouvé un tout autre monde.
J’ai passé une excellente journée, j’ai été vraiment ravie de rencontrer les autres jurées présentes, blogueuses ou pas, avant tout grandes lectrices, de discuter littérature. Je n’ai pas pu parler à tout le monde, c’était compliqué. Mais ce ne sont pas les occasions qui manquent.
Vendredi est sortie un 5 pages dans Elle sur les lauréats et le choix des jurées. La photo de famille n’y figure pas mais il y a un bel éloge du choix des jurées.
Une page se tourne. Place aux jurées de la cuvée 2020. Je n’ai pas le droit de candidater de nouveau avant 3 ans. C’était ma 2e fois. Je ne sais pas aujourd’hui si je retenterai l’aventure une troisième fois. J’aimerais aussi essayer l’aventure pour d’autres prix littéraires.

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50e Prix : le sérum anti-âge m’a fait rire. 😉

Publié dans Grand Prix des Lectrices de ELLE 2019, Rencontres littéraires | Tagué , | Laisser un commentaire