Tortues à l’infini – John Green

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Traduit par Catherine Gibert

Mon blockbuster de l’année 2017. Tous les ans je m’en lis un ou deux histoires de me faire une idée, ou du moins essayer de comprendre ce qui fait le succès de certains auteurs. Je mets à part Amélie Nothomb parce qu’elle me « parle » et que j’aime bien ses bouquins depuis le début.

Donc voilà, j’ouvre mon troisième John Green, au titre énigmatique (il est identique en version originale).
Aza Holms, 16 ans, vit à Indianapolis. Elle vit avec sa mère, prof. Elle n’a plus de père mais il lui reste sa voiture, qu’elle prénomme Harold. Elle va au lycée, avec sa meilleure amie, l’intrépide Daisy. Toutes les deux sont fans de fanfiction et Daisy en écrit. Un jour Aza renoue contact avec un copain qu’elle a connu en colonie de vacances : Davis. Sa particularité : il est fils de milliardaire. Et comme si cela ne suffisait pas, son père est porté disparu. Une récompense d’un million de dollars est offerte à qui le retrouvera. Cela émoustille Daisy qui entraîne Aza, sa petite « holminette » à la recherche du bonhomme. En même temps, Aza tombe amoureuse de Davis. Daisy s’éprend de Mychal.
Davis vit seul avec son petit frère infernal dans la maison de son père disparu, où vit aussi un tuatara (un gros lézard préhistorique qui peut vivre des centaines d’années).

J’essaie de vous résumer en quelques lignes l’histoire car j’avoue que ce roman pour ado m’a laissé totalement perplexe au début car ça part dans tous les sens et on a du mal à cerner ce qui se passe. Il faut vraiment s’accrocher un certain temps avant d’arriver à rassembler les « morceaux ».
On se rend compte au fur et à mesure qu’ Aza a un souci psychologique intense qui l’empêche de vivre totalement normalement. Elle a des pensées invasives et obsessionnelles, des angoisses incontrôlables, la peur permanente d’attraper des maladies. Elle en est consciente, elle essaie de faire belle figure mais ça la dépasse largement. Elle consulte régulièrement une psychiatre mais ne prend pas son traitement.
Elle craint le regard de Davis quand il s’apercevra qu’elle n’est pas totalement une fille comme les autres : quand il l’embrasse, elle se fait un trip sur les microbes qui s’échangent à travers la salive. C’est l’objet d’un certain nombre de lignes très détaillées dans le roman. Et à plusieurs reprises, pour de nombreuses choses, avec des termes scientifiques.
On en apprend également un rayon sur les tuataras (je ne savais pas du tout si cette bestiole préhistorique existait vraiment, il se trouve que Google-mon-ami m’a appris que oui !) C’est ça :

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Il est aussi question de tortues, mais je n’ai pas trop compris le rapport entre l’histoire et le titre, même si c’est évoqué de biais.

Il y a des histoires de constellations, d’étoiles, d’espace intersidéral, ce genre de chose…
Il y a une histoire d’une amitié indéfectible malgré les disputes, les différences, sociales, et dues à la maladie. Mais pas assez pour que ce soit entraînant, marquant et émouvant.

Bref, je vais être claire : je me suis gravement ennuyée. Je me demande si un ado accrochera facilement à ce roman à la construction assez complexe et déconcertante. Je sais que c’est le roman le plus personnel de l’auteur puisqu’il souffre (ou a souffert) lui même de formes d’angoisses maladives. La maladie est aussi au coeur de Nos étoiles contraires, qui pourtant était distrayant. Tel n’est pas le cas ici, à mon avis. Je voulais terminer néanmoins le roman en me disant que la fin serait éclairante. Bof ! On va dire qu’il y a juste de l’optimisme au bout. C’est au moins un point positif.

 

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L’aube sera grandiose – Anne-Laure Bondoux

Illustré par Coline Perony

« Cette histoire commence là, juste après l’embranchement entre Saint-Sauveur et Beaumont sur la départementale qui traverse le plateau. Nous sommes fin juin, à la tombée de la nuit. La voiture ralentit, quitte la route principale, bifurque vers un chemin forestier mal entretenu, puis s’enfonce pleins phares sous le tunnel des branches pour descendre en direction du lac. ».

Nous sommes vendredi, il est 22 heures. La nuit où tout va changer.

Nine, 16 ans avait prévu de participer à la fête du lycée, mais elle est littéralement kidnappée par sa mère, Titania. Au lieu de passer sa soirée à Paris, avec ses amis, Nine la passera enfermée avec sa mère, dans un cabane, au bord d’un lac. En huis clos. Elle n’en ressortira qu’à l’aube.
Le lecteur, à l’instar de Nine,  va assister à une série de révélations familiales. Autre détail de taille : Titania est écrivain : elle est connue, elle écrit des polars, elle est surnommée « la fée du suspense ».
Alors, sachez que vous partiriez presque pour un conte des mille et une nuits, si ce n’est que l’histoire que va conter Titania à sa fille n’est pas une fiction, mais son histoire. Titania a 50 ans. C’est aussi une histoire digne d’un polar : haute dose de suspense !

1970 : une femme, Rose-Aimé, fuit un squat à bord d’une Panhard au bord de la panne d’essence. Le hasard et l’urgence la font s’arrêter à la première à essence, justement. « Elle a ouvert la portière de la fourgonnette, et, elle a déplié ses jambes de flamant rose.
Depuis le fond de la Panhard, j’ai vu un type debout devant la porte de la station-service, aussi immobile qu’un Photomaton. Il regardait ma mère. » Des jeux d’ombre et de lumières, des jeux de mots qui font rire. « En plus de tout le reste, ma mère avait un souvenir magnifique. Au moment où le soleil tombait derrière la ligne de l’horizon, elle l’a offert au pompiste ».
Vous l’aurez compris, Rose-Aimé est la mère de Titania et donc, la grand-mère de Nine.

On plonge, piqué par la curiosité, dans cette histoire familiale qui nous fait remonter dans les années 60-70-80. Dans cette cabane hors du temps, le lecteur, va remonter dans le passé, avec pour toile de fond, l’ambiance de chaque époque : musicale, un peu, mais aussi économique : les 70 insouciantes, le plein emploi ; le déclin des années 80, les usines qui ferment, le chômage, les délocalisations ; les stars du moment. Rassurez-vous : ce n’est pas du tout un roman politique ! c’est une belle histoire mais une vie cabossée, qui ressemble à un polar : une histoire familiale. Un héritage.

Nine, l’adolescente de 16 ans, va se prendre en plein visage le fait que sa mère lui a menti toute sa vie, sur elle-même et sur sa famille. L’histoire de fuite en avant et de fragilité. Une histoire de femme forte également, qui devra faire des choix, mais n’aura pas conscience de l’impact sur ses enfants : « Depuis ma naissance, Rose-Aimée me trimballait comme une valise, de ci, de là, sans se soucier de mon avis ».  Une femme qui se cherche. Se réfugie dans les bras des hommes, pas toujours les bons, parfois aussi cabossés qu’elle. Un parcours semé d’embûches, des routes qui se séparent.

Une histoire de génération aussi. Titania en racontant son histoire, va amener Nine à la voir sous un autre angle. La gamine va se prendre au jeu, puis avoir du mal à assumer tout ce que sa mère va lui dire, dans une société contemporaine où l’argent facile est devenu roi, où le choix de Titania n’aura pas été celui-là. En héritage, à sa fille, elle ne lui transmet pas de l’argent mais son histoire familiale, son roman à elle.

Ce roman est riche de thématiques. J’ai aimé la mise en abyme, le roman dans le roman qui offre une part belle à l’art de conter, à l’écriture, à l’impact du vécu de chacun dans la fiction, qu’on le veuille ou non. Nine (et le lecteur) voit se façonner les personnages au fil des pages. Nine en oublie presque que ce sont des personnes réelles de sa famille, elle déréalise par instant, le fait que Rose-Aimé, Octo, Orion et les autres ne sont pas des personnages de roman et demande la suite de leurs aventures ! Pourtant, la réalité la rattrape  assez vite… Cela amène à se poser la question de la manière dont chacun se réinvente, réécrit son héritage etc.

« Comment démêler le vrai du faux quand on a affaire à un écrivain ? Et encore pire : à des souvenirs d’enfance racontés par un écrivain ? »

J’ai aimé le pompiste et adoré le médecin qui m’a brisé le coeur par son histoire triste, mais pas du tout l’autre, le premier !
Rose-Aimée en a bavé, comment aurait-on agit à sa place ?
J’ai aimé les jumeaux Orion et Octo. Mais je me suis interrogée sur le handicap d’Orion : comment se fait-il que tout se résolve si facilement ; quelles difficultés aura-t-il rencontré dans sa vie avec ce qui fait de lui quelqu’un de différent ?

Je ne peux absolument pas vous raconter la fin sous peine de spoiler, mais j’avoue que pour moi, ce fut un point de frustration. Je pensais que… Mais non… Argh ! Sur le coup, ça m’a dépitée ! (LOL)
J’aimerais que ceux qui ont lu l’histoire me disent ce qu’ils pensent de la fin. Auriez-vous voulu la même chose que moi ? Expliquez moi ce que vous aviez imaginé ?

A part ce point de détail, j’ai aimé. Je me suis plongée avec délice dans cette cabane coupée de la folle course du monde comme dans un refuge, pour écouter Titania raconter l’histoire de sa mère.

« Toutes les mères de l’univers ont sans doute une vie secrète, des activités à elles, des amis ou des collègues dont elles ne parlent jamais, des rêves enfouis, des soucis qu’elles dissimulent. Des amants parfois. La sienne a une cabane au bord d’un lac. »

Un roman à lire en musique et sans smartphone à promixité. 🙂
Un roman à nuit blanche aussi !

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Anne-Laure Bondoux et sa fille Coline Perony, illustratrice du roman, pour une lecture en duo et en musique au SLPJ 2017 : c’était chouette !

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Le blog a 8 ans

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Le 28 novembre 2009 je me lançais dans l’aventure d’un blog littéraire, sur un coup de tête, parce que j’avais déjà un autre blog (Magique Irlande) consacré à l’île d’émeraude, créé en 2005, où je parlais de plus en plus de littérature irlandaise.
En novembre 2015, exaspérée par les dysfonctionnements répétitifs sur Canalblog, je déménage ici, sur WordPress  : bc25cc3ee9b2141fd434b4a12e402a54un gros travail qui m’a pris plusieurs semaines pour rapatrier la majorité des chroniques,  mais le jeu en valait la chandelle car WordPress c’est de la Rolls ! Après deux ans de pratique c’est zéro problème. Je ne peux qu’encourager ceux qui hésitent à le faire.

8 ans de blog et toujours beaucoup de plaisir, leitmotiv essentiel pour tenir sur la durée. Des heures à rédiger, à se glisser dans une bulle hors du temps. Des heures à lire et à échanger même si j’ignorais toutes les belles rencontres qui m’attendaient au coin des mots. Quand je dis ça aujourd’hui, j’ai l’impression d’enfoncer une porte ouverte.

J’ai toujours été une grande lectrice, je tenais déjà des carnets de lecture quand j’étais adolescente. Mais je n’appartiens pas à la génération Y. Le 2.0 a tout révolutionné. Pour ma génération, c’est magique !

Le blog m’a ouvert  la littérature en 3D.
Ce fut m’émerveiller et surtout m’étonner de lire des commentaires d’auteurs sur le blog visu-tit-gaston-actuet me demander comment ils étaient arrivés jusqu’à moi !

Ce fut aller aux rencontres publiques avec les auteurs, les écouter parler de leurs bébés de papier.   Sam Millar, (l’écrivain qui adore vraiment faire des photos avec ses lecteurs 😉 ) ; Colum McCann, Joseph O’Connor (j’étais tétanisée de surprise et d’émotion de le voir venir serrer la main) ; Peter May ; Paul Lynch ; Dermot Bolger, un jour de pluie intense. Ce fut écouter Edna O’Brien sous le ciel étoilé ; découvrir Lisa McInerney et dévorer son bouquin dès sa sortie ; ce fut écouter la passionnante Anne Enright parler de The Green Road. Ce fut mourir de rire des blagues de Robert McLiam Wilson. Ce fut aller voir la géniale et généreuse Patti Smith au théâtre de la Bastille pour la sortie de M. Train. Ce fut découvrir le travail des traducteurs et  assister à des joutes de traduction.  Ce fut beaucoup de joie, de fun, d’émotion, de beaux moments.

Ce fut  avoir envie de voyager sur la trace des personnages et de leur créateur. Décider de réaliser un rêve : aller sur l’île de Lewis & Harris dans les Hébrides Extérieures,  pour humer l’ambiance des romans de Peter May ; partir sur les traces des soeurs Brontë à Haworth ; ce fut ne jamais trouver le pub où descendait Dickens, à Londres, un jour de grosse pluie et un piètre sens de l’orientation ; ce fut être fière de dégoter l’Oxford Bar de l’inspecteur Rebus à Edimbourg ; ce fut discuter de James Joyce un long moment avec les passionnés bénévoles de la James Joyce Tower, à Sandycove.

Le blog m’a enrichie (pas en pesetas, non, je ne touche pas un rond, soyons clair !).  Rencontrer les gens qui font les livres, écrire sur leurs livres, voyager quand on le peut sur la trace des personnages ou de leur créateur, ajoutent du sens, quitte à se rendre compte, après coup,  qu’on est à côté de la plaque par rapport aux intentions de l’auteur – mais le lecteur est aussi un peu le créateur de l’histoire. Partager son histoire de lecture sur le blog, aller lire l’avis des autres, permet parfois de remettre en question son interprétation des choses (alors, l’inspecteur Erlendur est-il mort ou vif ? moi je dis qu’il est encore vivant mais que son créateur Arnaldur Indridason ne sait pas quoi faire de lui pour le moment, mais qu’un jour, il va nous le ressortir de derrière les fagots 😉 ).

Ce fut voir deux maisons d’éditions reconnues m’ouvrir leur catalogue.

Ce fut devenir jurée du Grand Prix des Lectrices de ELLE en 2011.

Ce fut recevoir des propositions de collaboration ponctuelles, parfois acceptées, parfois refusées quand ça ne correspondait pas à mes goûts littéraires.
Ce fut refuser de faire du contenu web gratuitement pour un site d’actualités « culturelles » qui me proposait de m’envoyer du contenu pour que je fasse la mise en forme rédactionnelle (je trouve ça grave !)
J’ai arrêté de jouer à gagner des livres sur Babelio parce que je n’aime pas le chantage et le marketing douteux (édit du 3/12).

Depuis la création du blog, ma bibliothèque déjà bien fournie117092922 a explosé. Mes lectures se sont diversifiées.  J’ai dû me résoudre à désherber mes étagères régulièrement et la liseuse a été un assez bon remède au phénomène, même si je reste une amoureuse du papier. Voilà ce que c’est de fréquenter la blogosphère littéraire, d’aller lire les avis des autres. Pourtant, depuis quelques années, j’ai noté des changements. Avec le développement des réseaux sociaux (Facebook, Twitter, Instagram, GoodReads etc), les commentaires sur les blogs se font plus rares, on échange davantage sur les réseaux. Mais peut-être aussi de manière plus superficielle.  C’est le paradoxe.
Reste qu’un blog, c’est le plaisir d’écrire ! On écrit pour les autres, mais aussi pour soi. Alors, je ne me focalise pas sur les commentaires, je sais que je suis lue et la plus grosse récompense c’est quand quelqu’un me dit : « C’est grâce à toi que j’ai découvert ces livres. »

Mes lectures me ressemblent : ce sont mes goûts personnels (quitte à me planter parfois en route, dans les choix de mes livres), le blog est à cette image (j’espère).  J’ai une nette préférence pour  ceux qui parlent des bouquins qu’on ne voit pas partout, à la chaîne (comme à l’usine !), jusqu’à être lobotomisé.  La recherche de la performance, de « l’influence » à tout prix, faire du chiffre comme si on était dans le monde des affaires,  tout ça n’est pas ma tasse de thé, on a bien assez de contraintes dans la vie…

Le mot d’ordre du blog littéraire restera pour moi : have fun ! 1332042_1J’espère être là encore quelques temps !

Blogger littérature est une forme d’addiction très bonne pour la santé !  Merci d’être là.

(Oups ! j’ai fait un billet fleuve ! 😉 )

 

 

 

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33e salon de Montreuil

Le revoili, le revoilou, on l’attend toujours avec impatience :

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Ce sera mon quatrième salon.
J’y serai le samedi, bien sûr. Peut-être quelques apparitions les autres jours mais ça me paraît compliqué cette année.

Ce sera assez free style , à l’heure où j’écris.
Mais j’ai déjà repéré qu’il y aurait :

  • Marie Pavlenko (dont j’ai aimé et chroniqué Je suis ton soleil), Jo Witek (dont j’ai lu la série Mentine : tome 1, 2 et 3;  il me manque le tome 4 !, mais aussi Un hiver en enfer) ,  Anne-Laure Bondoux (dont je suis en train de dévorer L’aube sera grandiose – et que j’aurais terminé d’ici samedi ! – et dont j’avais adoré Et je danse aussi, écrit avec Jean-Claude Mourlevat) ;
  • 2 joutes de traduction : à 14h30 le vendredi et à 14h le samedi ;
  • samedi à 13h : une intervention des auteurs qui font entendre leur voix sur leur condition actuelle et qui ne peut que nous interpeller, nous, lecteurs.
  • Et puis tout le reste… 🙂

Si vous voulez des idées et avis de lecture, il suffit de cliquer sur le lien littérature jeunesse dans la colonne de droite.
Le salon est aussi l’occasion de se lancer à la découverte de nouveaux écrivains qu’on n’a jamais lu. Enjoy !
Je serai ravie de vous y croiser aussi si vous venez.

Pour plus d’informations, cliquez sur le site du SLPJ93 ICI .

 

 

 

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Ethel & Ernest – Raymond Briggs

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Traduit par Alice Marchand

L’histoire d’une vie en BD, mais pas celle de personnages fictifs,  ou encore de célébrités, non, celle de ses parents. Il fallait y penser et c’est ce qu’a fait le dessinateur et écrivain anglais Raymond Briggs. en mettant tout son talent dans ce récit dessiné.

L’histoire vraie donc, d’Ethel et Ernest Briggs dans l’Angleterre des années 20 à 70. Des gens normaux, pas de superhéros, des Anglais de la classe populaire : Ernest est laitier, Ethel est servante chez les « riches ». jusqu’au jour où elle rencontre Ernest. Elle quitte tout pour se marier.

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On va les accompagner et voir défiler sous nos yeux tout un pan de l’Histoire, la transformation de la société, et le regard que portent ces deux-là sur tout ça. Nous, qui sommes dans le futur, nous nous amusons de leurs réflexions parfois décalées, naïves, et mêmes étonnantes.

Le tour de force de Raymond Briggs est de donner à voir ses parents tels qu’ils étaient, avec leurs défauts, leurs convictions diamétralement opposées, leur caractère bien trempé, surtout Ethel qui a des idées bien arrêtées sur les choses. DSC02056C’est à la fois terriblement drôle et émouvant, c’est ce qui rend ces gens attachants. On adore les voir se chamailler pour des bêtises .

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Ces personnes ne sont pas de votre famille, mais pourtant c’est presque comme s’ils l’étaient. Du moins, ça a été mon sentiment tout au long de la lecture où je n’ai cessé de penser tour à tour à mes arrière grand-parents, puis mes grands-parents (ou plutôt un mix des deux) et enfin mes parents. Pourtant, ils ne sont pas anglais, du tout. Mais quelques bribes, des choses que ceux qui ont mon âge ont dû entendre évoquer de la part de leurs aïeux ou de ceux qui les ont connus…

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La vapeur de la lessiveuse est sortie sur la photo ! Je l’aurais fait exprès que je n’y serais pas arrivé !

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Une presque traversée du XXe siècle à travers une histoire émouvante mais qui ne sombre jamais dans le pathos même quand Ernest et Ethel ne sont pas épargnés par les épreuves de la vie.  Ils s’en sortent avec une bonne dose d’humour, d’auto-dérision et beaucoup d’amour.

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A mettre entre toutes les mains, il n’y a pas d’âge pour lire cette BD, dont j’ai bien aimé le graphisme très coloré et très « british » (ça c’est peut-être dans ma tête pour ce dernier qualificatif).

Un bel hommage.

Un film d’animation (malheureusement pas – encore ? – sorti en France) a été tiré de ce livre. Je vous mets le trailer et le DVD est disponible à la vente en VO.

 

 

 

 

 

 

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Un pied au Paradis – Ron Rash

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Traduit par Isabelle Reinharez

Je vous embarque pour un voyage en Caroline du Sud, dans les années 50, dans la vallée de Jocassee. La guerre de Corée est encore toute proche et voit le retour de l’un de ses vétérans, Holland Winchester. Le gars est du genre loulou fort en gueule,  bagarreur et beau gosse. Un de ces vétérans qui aime montrer leurs trophées de guerre (âmes sensibles, s’abstenir !). Un soir, le shérif Alexander est appelé à la rescousse pour une bagarre déclenchée par ce vétéran, dans un bouiboui où les gaillards de Caroline du Nord ont l’habitude de venir en découdre avec ceux de Caroline du Sud. Ca le saoule car il avait prévu une soirée lecture avec « un bon bouquin sur les Indiens cherokee qu'[il] venait juste de commencer »  – trop dure la vie de shérif !!  Mais bon, le voilà parti remettre de l’ordre dans le bouiboui. Quelques jours plus tard, son adjoint lui apprend qu’il y a eu un appel de la mère de Holland : son fils a disparu, elle pense qu’on l’a sûrement tué car elle a entendu un coup de feu. Alexander part donc pour Jocassee, le lieu de son enfance, en plus d’être également le village natal du vétéran « gros-bras » que la guerre n’aura pas eu, ironie d’un sort tragique qu’on va découvrir…

Nous embarquons dans la voiture du sherif  pour un drôle de voyage dans un coin reculé, presque un autre espace-temps : celui des disparus de cette vallée de Jocassee.
« La route s’est aplanie et je me suis brusquement retrouvé dans la montagne. Ca m’a étonné, comme d’habitude, que tant de choses puissent changer en quelques kilomètres à peine. Il faisait toujours chaud, mais l’air avait été rincé de toute humidité. Les pins devenaient plus rares, remplacés par les frênes et les chênes. La terre était différente, elle aussi, non plus rouge mais noire. Et plus rocheuse et plus ingrate pour ce qui était d’en tirer sa subsistance. » Un coin où l’on vit de la culture du maïs et du tabac.
« J’ai quitté la route en arrivant devant le magasin de Roy Whitmire, pour aller me garer à côté du panneau annonçant DERNIERE POMPE A ESSENCE AVANT TRENTE KILOMETRES ».
Le sherif Alexander va interroger la mère de Holland et leur voisin tout proche, Billy Holcombe, tenter de retrouver le disparu, en vain.

On pourrait penser que le roman de Ron Rash, classé par l’édition du Livre de poche, dans la catégorie « policier », va tourner autour de la disparition de Holland, de la résolution de l’énigme et de la recherche du coupable. En réalité, c’est bien plus que cela.
A l’enquête de police inaboutie, succède une histoire de famille. Le sherif Alexander disparaît assez rapidement du texte pour laisser la place à quatre autres protagonistes : « la femme », « le mari », « le fils », l’adjoint ». La vérité se fera jour à travers les révélations successives qu’ils feront, à nous, lecteurs. Un couple stérile apprendra, à ses dépends, qu’il existe une drame bien pire que celui de ne pas pouvoir avoir d’enfants. Ron Rash n’accable pourtant pas ses personnages mais montre à quoi peut mener le désespoir et la jalousie. La culpabilité n’est pas le point d’orgue du roman, on sait rapidement qui est responsable de la disparition de Holland.   L’autre personnage central de ce village est une femme qui a tout d’une sorcière : elle habite une maison en retrait,  passe son temps à concocter des potions à base de racines et autres mélanges de plantes, elle croit au pouvoir de la lune et elle est mauvaise conseillère. Celle qui est capable de vous faire basculer de l’autre côté :   celui des morts, celui des disparus. Elle ajoute une dimension presque ésotérique à l’histoire de cette vallée sacrée.
Je reviendrai pas ici pour pêcher, faire du ski nautique ou me baigner ni rien de tout ça. Ici, c’était pas un coin pour les gens qui avaient un foyer.
Ici c’était un coin pour les disparus », avoue l’adjoint au shérif à la toute fin du roman.

La toile de fond de l’histoire est celle des lobbies, et plus précisément celle de la puissante compagnie d’électricité Carolina Power qui n’aura que faire des habitants de Jocassee, de cette ancienne terre Cherokee  dont le nom, amérindien,  signifie « la vallée de la disparue », car jadis une princesse du nom de Jocassee s’y était noyée et on n’avait jamais retrouvé son corps ». Ce qui intéresse Carolina Power c’est de faire de l’argent. Pour ce faire, elle va racheter au fil des années, au fur et à mesure les terres, pour y construire une retenue d’eau, un lac artificiel, obligeant les gens à l’exil. Plus de fermiers pour cultiver maïs et tabac, mais des hommes qui devront aller chercher du travail en usine pour gagner leur vie. Sauf pour les irréductibles :
« Je vais pas laisser ce lac recouvrir c’te maison, a-t-elle dit. Je la brûlerai d’abord de fond en comble.
Les paroles de Mme Winchester étaient confuses, le côté gauche de son visage figé comme un masque. Sa main droite s’est levée vers la tablette où la photo de son plus jeune fils nous regardait fixement. Mais ce n’est pas la photo qu’elle a attrapée sur le manteau de la cheminée. C’est une grosse boîte d’allumettes. »

Ce roman date de 2002 et il dormait sur mes étagères depuis un peu plus d’un an. Je me demande comment j’ai pu l’y laisser si longtemps : c’est le premier roman que je lis de Ron Rash et j’ai été totalement envoûtée par cette histoire, cette vallée disparue mais sacrée, ses personnages énigmatiques. Une histoire noire et ensorcelante, une histoire d’amour et de sang, de détresse, un drame de la jalousie . Une histoire de secrets de famille enfouis, de charmes, de décoctions, de recettes magiques, de lune croissante, de tombe indienne. Et surtout un magnifique hommage aux disparus de ce monde enfoui à tout jamais. Et à la nature qui est aussi un personnage à part entière du roman.

En regardant sur le web, j’ai trouvé que le lac de Jocassee est de nos jours une destination touristique à haute fréquentation. Les touristes savent-ils seulement ce qui dort au fond des eaux ?

Je classe ce livre parmi mes coups de coeur  2017.

 

 

 

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Nulle part sur la terre – Michael Farris Smith

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Traduit par Pierre Demarty

Une femme marche sur une route près de la frontière entre la Louisiane et le Mississippi, un sac poubelle jetée sur l’épaule, une petite fille à ses côtés. Accablées par la chaleur qui leur brûle la peau, épuisées par les kilomètres qu’elles parcourent depuis des jours, pour un retour à la case départ : McComb, Mississippi. Sales et sans argent. Maben rentre au bercail après avoir bourlingué ailleurs, ou rien n’avait marché, même pas à la Nouvelle Orléans. Avec une bouche de plus à nourrir, Annalee, conçue en cours de route.
Pendant ce temps, Russell rentre chez lui à McComb, après onze ans d’absence, onze ans de prison pour un accident involontaire, un gamin mort par sa faute, parce qu’il avait trop bu. Un homme blessé, largué par la femme qu’il devait épouser et dont il est toujours amoureux, blessé dans son âme par cette mort accidentelle. Sauf que les frères du gamin morts n’ont rien oublié. Surtout Larry, brute épaisse mal dégrossie qui lui réserve un comité d’accueil pour le mettre au parfum…
Russell pensait en avoir fini avec le sang. Sa route croise celle de Maben et ces deux écorchés par la vie vont faire basculer leur destin une nouvelle fois.

C’est le deuxième roman de Michael Farris Smith (auteur d’Une pluie sans fin) et le premier que je lis. Nulle part sur la terre , un roman d’ambiance avant tout, un roman noir à la sauce Mississippi.

Un roman d’asphalte, de routes,  de destins qui se croisent, de prison, de personnages déglingués, de trop de bière, de bourbon et de whiskey, de pick-up, de flingues planqués, de coins paumés, de maisons à retaper, de poussière, d’étés chauds et d’automnes humides, de fauteuils à bascule, de nuages d’insectes, d’injustice, de sang versé, de poissons chats, de motels et de bars, de pétages de plomb, de batte de base ball, de culpabilité et de rédemption.

L’intrigue a quelque chose de « déjà lu » qui fait que finalement je me suis assez ennuyée avec l’histoire. Mais j’ai complètement accroché à l’ambiance et à l’écriture dont les longues phrases mêlant narratif et style direct libre sont des lianes qui vous enserrent pour mieux vous plonger dans la noirceur.

Je ne me suis pas attachée à Maben, malgré son malheur. Russell est un sacré gus qui sauve l’histoire, finalement, une belle âme.

J’aime les coins paumés . Alors ce coin paumé du Mississippi m’a attirée. Les gens qui tracent la route en solitaire aussi. Même si finalement, ici, ils tracent beaucoup la route pour revenir sur leurs pas.

Une impression mitigée finalement, à cause de l’intrigue donc, mais un roman qui plaira à ceux qui s’attache davantage à l’ambiance. Je lirai sans doute Une pluie sans fin (paru au format poche chez 10/18).

NB : mais pourquoi donc du « whiskey » au Mississippi ? (j’imagine que c’était graphié ainsi, but why ?)

#rentreelitteraire2017

 

 

 

 

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Hillbilly Elégie – J. D. Vance

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Traduit par Vincent Raynaud

Le livre s’ouvre sur une excuse, celle de l’auteur de 32 ans : « Je n’ai pas écrit ce livre parce que j’ai fait quoi que ce soit de remarquable. Au contraire, je l’ai fait après avoir réussi une chose assez commune qui, pourtant, n’arrive presque jamais à ceux qui ont grandi là où je suis né. Car, voyez-vous, je viens d’une famille pauvre de la Rust Belt, une ancienne région industrielle, ayant vécu dans une petite ville de l’Ohio où l’on produisait de l’acier et qui subit une récession et connaît une découragement croissant d’aussi loin que remontent mes souvenirs. »

J. D. Vance, qui est devenu avocat, raconte la vie de ses grand-parents, de ses parents et la sienne, dans les Appalaches, celle de l’Amérique profonde, pauvre et blanche. Un « hillbilly », c’est ainsi que se surnomment eux-mêmes les gens là-bas : le mot signifie « péquenot ». Autrement dit, « les péquenots des collines »  ! Ce sont les descendants des Irlando-Ecossais qui ont émigrés aux Etats-Unis. Pas les chicos « WASP » « (white anglo protestant du Nord-Est). Bref, les hillbillies sont la classe ouvrière blanche, catholique et pauvre des Etats-Unis.

Mamaw, la grand-mère de l’auteur, enceinte à treize ans d’un garçon de seize, a dû fuir Jackson, sa ville d’origine, à cause des pressions familiales dues à son état. Elle prend la poudre d’escampette avec Jim, un bébé à naître, qui ne vivra que fort peu mais ne sera pas sans conséquences : « Toute la vie de Mamaw – et la trajectoire de notre famille – a peut-être été bouleversée par un bébé qui n’a vécu que six jours », remarque l’auteur ! Le couple atterrit à Middletown. Huit fausses couches en dix ans, voilà ce qui attend Mamaw avant de donner naissance à la mère de l’auteur, en 1961.

Pendant ce temps, Papaw trouve du travail chez Armco, une entreprise sidérurgique qui recrutait activement dans le bassin minier de l’est du Kentucky. « Il existait une véritable politique d’encouragement à l’émigration massive : les candidats qui avaient un parent chez Armco figuraient en tête de liste. » Les hommes d’Armco faisaient le tour des villes en promettant un avenir meilleur à ceux qui étaient prêts à déménager dans le nord et à travailler à l’usine. Des millions de gens empruntèrent ainsi la « Hillbilly Highway » (surnom donné par les habitants des villes qui virent arriver cette population dans les années 50. Ainsi, la population de l’Ohio a explosé dans les années 60. Toute une génération a pu se hisser au-dessus de sa condition et vivre décemment grâce à l’emploi massif dans l’industrie sidérurgique qui payait bien ses ouvriers, allié à une politique paternaliste de l’entreprise.
J. D. Vance décrit le choc culturel de ses grand-parents hillbilly avec l’autre population blanche de la ville, plus argentée et maniérée. Les hillbillies ne connaissent pas le concept de « vie privée » : tout s’étale dans la rue (sous le regard outragé des autres), ça gueule, ça se tape dessus, ça picole, chacun rentre chez chacun sans frapper. Mais ça s’aime et ça s’entraide, le sens de l’honneur passe avant tout le reste, quitte à sortir les poings. Bref, la vie dans la violence chevillée au corps.

Malgré tout cette génération était persuadée que leurs enfants seraient des cols blancs, que les mains dans le cambouis à l’usine ne serait pas leur avenir. Bien peu ont compris l’importance des études et poussé leurs gamins à aller au lycée et encore moins à l’université. « A Middletown, 20% de ceux qui entrent au lycée n’obtiendront pas leur diplôme. La plupart des 80% restants n’auront aucun diplôme universitaire. Et quasiment personne n’ira dans une université située hors de l’Ohio. Les élèves n’attendent pas grand chose d’eux mêmes car autour d’eux les gens ne font rien ou presque. »

Effectivement, le problème c’est que dans les années 80, l’industrie sidérurgique a commencé à pérécliter, pour finir par délocaliser sa production, laissant sur le carreau et sans état d’âme tous les descendants de la génération d’ouvriers qu’elle avait fait venir. « Dans des endroits comme Middletown, les gens parlent tout le temps de travail. Vous pouvez traverser un ville où 30% des hommes jeunes bossent moins de 20 heures par semaine sans trouver personne qui ait conscience de sa propre fainéantise ». Pourtant J. D. Vance ne leur jette pas la pierre mais porte cela sur le compte d’une forme de machisme (dans la culture appalachienne, les hommes n’acceptent pas des boulots qu’ils considèrent comme des boulots de femmes !), l’ignorance sur la façon de procéder pour trouver un emploi de bureau ; et la plupart n’ont accès qu’à des emplois à temps partiel.

J. D. Vance explique et réexplique que ce qui l’a sauvé de la misère et d’une destinée tout tracée, il le doit à ses grands–parents. Malgré leur vie tumultueuse et pas du tout exemplaire (Papaw fut un temps alcoolique avant de se reprendre, Mamaw fut violente), ils avaient compris que l’importance était l’instruction :  ils ont poussé leur petit fils à prendre le chemin de l’université. Pourtant le gamin était promis à l’échec, avec une mère maniaco-dépressive quand elle n’était pas accro aux stupéfiants, passant de surcroît d’homme en homme, s’en séparant aussi vite qu’ils avaient surgit dans sa vie, se souciant bien peu des conséquences de cette instabilité familiale sur son fils, qu’elle aime pourtant. Destituée de ses droits sur son enfant, J. D. Vance est quasiment élevé par ses grands-parents qui lui offrent un foyer stable et aimant.

L’auteur dresse un portait sans concessions de cette Amérique profonde et blanche. Malgré tout, il aime de tout coeur ces hillbillies dont il se revendique haut et fort, malgré sa réussite sociale – après un engagement chez les Marines pour aller combattre en Irak, il poursuit ses études à la très cotée université de Yale et devient avocat, après un parcours semé d’embûches.

Ce livre est un cri du coeur mais aussi une déclaration d’amour. J’ai apprécié la sincérité de l’auteur. Cependant ses idées, dans le registre « aide-toi et le Ciel t’aidera », sont un peu simplistes, même si pas totalement fausses. Bien sûr, on ne peut pas tout attendre des politiques et de l’aide sociale, bien sûr l’instruction est une nécessité absolue, bien sûr un foyer stable et aimant ça aide (mais avoir des parents divorcés n’empêche pas de réussir !). Mais comment s’y prendre pour persuader les plus en difficulté qu’ils doivent devenir acteurs de leur vie au lieu d’en rester spectateurs ? Comment chacun peut apporter sa pierre à l’édifice dans la construction d’une société meilleure ?
« Sommes-nous assez durs pour nous [les hillbillies] regarder dans le miroir et admettre que nos comportements font du mal à nos enfants ?
Les politiques publiques peuvent aider, mais aucun gouvernement ne peut résoudre ces problèmes à notre place. »

Finalement, ce livre a tendance parfois à enfoncer des portes ouvertes sans donner de vraies réponses ou suggestions  aux questions soulevées. 
Une chose est sûre : mon horizon d’attente a été biaisé par la quatrième de couverture qui annonce :  « Il [J. D. Vance] décrit avec humanité et bienveillance la rude de vie de ces « petits blancs » du Midwest que l’on dit xénophobes et qui ont voté pour Donald Trump. Roman autobiographique, roman d’un transfuge, Hillbilly Elégie nous fait entendre la voix d’une classe désillusionnée et pose des questions essentielles. Comment peut-on ne pas manger à sa faim dans le pays le plus riche du monde ? Comment l’Amérique démocrate, ouvrière et digne est-elle devenue républicaine, pauvre et pleine de rancune ? »
Il n’est pas du tout question du vote Trump ni de racisme, mais bien d’un portrait ethnique et d’une photographie familiale sur plusieurs décennies. L’Amérique blanche qui a faim est évoquée seulement à la toute fin de l’ouvrage, quand l’auteur rencontre un gamin et s’aperçoit que ce gamin, blanc, a faim. Ca tient en quelques lignes. Il n’est pas question de rancune non plus. Il n’y a pas d’explication sur le vote Trump, même si on le devine entre les lignes sans trop de difficulté…

Malgré tout, J. D. Vance est doté d’un bel humanisme. Derrière ces lignes on devine quelqu’un d’attachant, qui croit en ses idées. J’ai regretté les nombreuses répétitions dans l’ouvrage, qui finissent par alourdir la lecture au fil des pages. Cependant cette autobiographie a le mérite d’être très documentée et donc instructive.

Une impression mitigée pour un livre dont j’attendais beaucoup.

Lu dans le cadre des Matchs de la Rentrée Littéraire organisés par PriceMinister 


(merci à Dimitri pour l’organisation !)
#MRL17
#rentreelittéraire2017

 

 

 

 

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Gauguin l’Impertinent !

Depuis le 11 octobre et jusqu’au 22 janvier prochain, le Grand Palais met à l’honneur Paul Gauguin, avec l’exposition « Gauguin – L’Alchimiste ». Cette fin d’année 2017 sera décidément dédiée au peintre puisque les Editions de la Table Ronde rééditent au format poche deux livres en hommage à l’artiste : Avant et Après, écrit par Gauguin lui-même et Je, Gauguin, de Jean-Marie Dallet, autobiographie imaginaire mais non fantaisiste.

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Illustration des couvertures : Antoine Meurant

J’ignorais jusqu’à présent que Gauguin avait écrit un livre.  Curieuse, je me suis lancée dans la lecture de ses écrits. Avant et après a été débuté en décembre 1902 à Hivaoa, aux Iles Marquises, quand l’homme vieillissant et malade cesse totalement de peindre. Insomniaque il couche ses pensées, ses souvenirs, ses réflexions. Dans la préface du livre, Jean-Marie Dallet explique que Gauguin « veut voir ce livre publié au plus vite et qui est, selon lui, pleine de haine, de vengeance, de choses terribles« . Malheureusement, « Gauguin n’aura pas le bonheur de voir éditer ce texte », publié bien longtemps après sa mort : d’abord en 1918 en Allemagne, pour ne paraître en France qu’en 1923. Totalement seul, sans argent, l’artiste est mort dans sa Maison du Jouir le 8 mai 1903. Avant et après est aujourd’hui considéré comme le plus grand texte de l’artiste.
Tout au long du livre (car c’est pourtant bien un livre que vous avez entre les mains), Gauguin ne cessera de vous rappeler, à vous, lecteur, que « ceci n’est pas un livre » ! Alors, si ce n’est pas un livre, qu’est-ce que c’est ? C’est à vous de vous faire votre idée. L’art pour l’art a été le sacerdoce de Gauguin, qui n’aimait pas le réalisme (il détestait les romans de Zola où « les blanchisseuses comme les concierges parlent un français qui ne [l’]’enthousiasme pas », il haïssait George Sand, et ne cesse de s’excuser (enfin, « s’excuser » est un grand mot, connaissant Gauguin), de ne pas faire partie du sérail des écrivains. « Je voudrais écrire comme je fais mes tableaux, c’est-à-dire à ma fantaisie, selon la lune, et trouver le juste titre longtemps après. »  Pour ce qui est de la fantaisie, eh bien on n’est pas déçu du voyage ! Il y a un peu de tout, sans forcément de logique, il faut se laisser porter par les mots de l’artiste. Ou bien piocher à sa guise. Gauguin y verse sa conception de l’art, ses agacements, son enthousiasme, son amertume.

Je me suis amusée des traits d' »esprit » et des railleries, de l’humour grinçant. Je vous en propose quelques extraits :

« Rossini disait : « 
Je sais bien que ze ne souis pas un Bach, mais ze sais aussi que ze ne souis pas un Offenbach. »
Je suis le plus fort joueur de billard, dit-on, et je suis Français. Les Américains enragent et me proposent un match en Amérique. J’accepte. Des sommes énormes sont engagées.
Je prends le paquebot pour New York, tempête affreuse ; tous les passagers sont affolés. Je dîne parfaitement, je bâille et je m’endors. »

« Mais vos Japonais sont de rudes cochons !
Oui, mais dans le cochon tout est bon ! »

« Un jeune Hongrois me dit qu’il était élève de Bonnat. Mes compliments, lui-ai-je répondu, votre patron vient de remporter le prix au Concours du Timbre-Poste avec son tableau au salon.
Le compliment fit son chemin ; vous pensez si Bonnat fut content et le lendemain le jeune Hongrois faillit me battre. »

« Qui connaît Degas ? Personne, ce serait exagéré. Quelques-uns seulement. (…)
Degas est né… je ne sais pas, mais il y a si longtemps qu’il est vieux comme Mathusalem. »

« La pire des souffrances, c’est la dernière. »

« Ne vous avisez jamais de lire Edgar Poe autrement que dans un endroit très rassurant. » Il adorait se ficher la trouille à sa lecture !

Il y a presque un Oscar (Wilde) caché en Gauguin, qui raille sans pitié ni gêne ses contemporains écrivant sans vergogne ses frasques à leur encontre !  Avec un sentiment de supériorité certain…

« Les mathématiques, c’est fatalement juste. Que serait-ce si ce n’était pas fatalement ? »
L’écrit le plus émouvant est sans doute celui sur son séjour à Arles, avec Van Gogh, et le drame que tout le monde connaît (« la chair de poule » vous envahit à cette lecture). Ce séjour qui marquera la césure entre l’Avant et l’ Après.

Si Avant et après ne se lit pas comme un roman ou une banale autobiographie, en revanche, Je, Gauguin, de Jean-Marie Dallet se lit comme une fiction et permet de saisir le contexte social avec le recul historique. Pour bien comprendre l’artiste, sans doute faut-il commencer par lire le roman qui dévoile, entre autres, la face cachée du peintre. Vous apprendrez que sa grand-mère n’était autre que Flora Tristan (il en parle dans Avant et Après), que son père a dû fuir au Pérou les persécutions de Napoléon III, le Pérou où Paul vécut toute sa petite enfance jusqu’à l’âge de sept ans, avant de rejoindre Paris, une ville  qui ne lui conviendra jamais mais qu’il ne cessera de fuir pour y revenir maintes fois. Mariée à Mette, une Danoise, il pense trouver une vie plus facile et le succès à Copenhague. Une désillusion parmi tant d’autres, toutes celles qui ont jalonné la vie du peintre, dont les voyages – le Panama, Tahiti, les Iles Marquises pour ultime demeure, mais aussi bien avant, Rouen, Pont Aven, Arles – sont inscrits dans son oeuvre.

 

 

Avant gardiste au même titre que Huysmans, qui l’admire, et  Pissarro dont il se sent proche, il sera un perpétuel fauché après avoir quitté son emploi de courtier à la Bourse pour se consacrer entièrement à sa peinture, question de vie ou de mort : « J’en ai marre tout simplement. J’en ai assez de la vie boursière, du quotidien besogneux, je me veut peintre à part entière, et j’en étouffe. » Il veut aller plus loin que les impressionnistes, ses frères ennemis :  « (…) libérer l’oeil de ses contraintes séculaires, bravo ! mais libérer l’oeil et l’esprit ne serait-il pas encore mieux ? »
« Je me remonte le moral avec mes nouveaux compagnons de route, ni académiciens, ni impressionnistes ! Puvis de Chavannes avec ses fresques immobiles, Odile Redon avec ses rêves de mondes imaginaires, Gustave Moreau avec son travail de ciseleur, tous trois me font naviguer au-delà des apparences, dans les eaux profondes de l’inconscient, tout comme m’emportent loin du réel les Japonais que l’Europe vient de découvrir, Utamaro, Hokusai, Hiroshige, ces maîtres lointains qui, eux, comblent mon goût – jamais tari – d’exotisme. »

J’ai été emportée par cette autobiographie fictionnelle qui plonge à la fois dans la violence historique du Paris de l’époque et la vie artistique. On prend l’air également, avec tous les voyages de l’artiste. On ressent toute la pugnacité, le désespoir, le caractère entier et ombrageux de Paul Gauguin, toute sa vie vouée à sa conception de l’art. Une âme sauvage qui ne se laisse pas enfermer.
Jean-Marie Dallet a eu l’idée originale de faire parler Gauguin depuis sa dernière demeure : « Cinquante-cinq ans, ma vie et moi qui du fond de la mort ressasse tout en long et en couleur, une vie trop vite close en cette tombe du bout du monde où, bien allongé à plat sur ce qu’il me reste de dos, avec du sable noir des Marquises débordant de mes orbites fixées sur un ciel de terre, je peux revivre – privilège extrême, épreuve extrême qui me vaudront peut-être enfin l’éternel salut ? (…) ».
Immortel, c’est aujourd’hui quelque chose de certain ! Un bel hommage à l’artiste.

Deux ouvrages qui se complètent. On passe de l’autre côté des tableaux et ce fut un fantastique voyage dans le temps et dans l’esprit du peintre. Des livres à la fois instructifs et divertissants, dont on se souvient après avoir refermé les ouvrages.

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Gauguin en mode « selfie » 🙂

Merci aux éditions de la Table Ronde !

Edit du 21/10/2017 :

L’exposition « Gauguin – L’Alchimiste » au Grand Palais

J’emprunte l’introduction de Stéphane Guégan qui présente l’album de l’exposition « La peinture de Gauguin n’en épuise pas le génie. Estampe et céramique, sculpture et photographie lui ouvrirent d’autres domaines d’invention. Car cet hyperactif ne s’est jamais résolu à s’enfermer dans une pratique exclusive et étanche. Et sa plus grande originalité reste d’avoir multiplié les ponts entre les médiums (…). »

Enchantée par cette exposition qui est une vraie réussite. J’ai dû y passer plus de deux heures (et même peut-être davantage car le temps s’est arrêté un fois passé les murs). Après avoir lu les deux livres, c’est-à-dire avoir été dans l’esprit de l’artiste grâce à ses écrits et à l’autobiographie fictive Je, Gauguin  de Jean-Marie Dallet, c’était presque magique de découvrir son OEuvre (je mets volontairement une majuscule), dont on connaît davantage la peinture au détriment des autres éléments qui sont pourtant « un aspect majeur du processus créateur de Gauguin ». Juste quelques clichés pris pour illustrer ces lignes sur des éléments qui m’ont amusée mais il y en a beaucoup d’autres qui resteront dans ma mémoire…

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Une jolie canne (quand je dis que Gauguin est « impertinent » 🙂 …

 

 

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« Soyez mystérieuses« , 1890. Bois de tilleul partiellement polychrome On trouve cette « Ondine » dans le tableau « Les vagues » peint en 1889 et sur une gravure en chêne polychrome, la même année, intitulée Les Ondines

 

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Noa Noa, expérience immersive de ce qu’exhale Tahïti , un livre qui ne verra jamais le jour, contrairement à ce qu’aurait voulu Gauguin

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Beauté de la couverture

 

 

 


 

 

 

 

 

 

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Avant tout, se poser les bonnes questions – Ginevra Lamberti

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Traduit par Irene Rondanini et Pierre Bisiou

Gaïa habite la belle région de la Vénitie, dans une vallée où les grand-mères de son village persécutent les limaces. La jeune femme termine ses études supérieures en langue rare, doit soutenir son mémoire, raison pour laquelle elle se met en stand by sur internet, où elle gère un blog (mais aussi son Facebook et son Twitter, bref, vous voyez le genre ! 😉 ) . En attendant de travailler, elle vit chez sa génitrice, elle voit son géniteur de temps en temps, elle a une grand-mère d’en-haut et une autre d’en-bas. Un de ses passe-temps favoris est d’admirer la fissure dans le plafond de sa chambre. Quand elle n’a rien d’autre à faire. Puis, son diplôme en poche, Gaïa va chercher du travail. Quand on a un master, on doit pouvoir trouver un taf sympa. Enfin, du moins au pays des Bisounours. Parce qu’ici, dans la vraie vie, dans cette région d’Italie, toute sublime soit-elle, on prend ce qu’on trouve. Comme les copains. Même à Venise.

J’ai découvert ce roman par hasard en furetant chez Gibert Joseph. Il était là, posé au milieu des « wagons » éléphantesques de la rentrée littéraire. Une couverture bleue sur orange un peu flashy, un drôle de titre et un nom italien. (J’aime bien l’Italie, dont je trimballe quelques gènes en moi et dont la langue a le dessus sur l’espagnol, en moi aussi 🙂 ). La quatrième de couverture m’a fait penser que ce livre avait l’air fun. Puis je lis que Ginevra Lamberti est blogueuse. Une « copine » de la blogosphère, traduite, ce n’est pas tous les jours. Et c’est pas de la romance.  Pour qu’il ait traversé la frontière transalpine c’est que ça doit être du bon. Le Serpent à Plumes, en plus ! L’affaire était dans le sac :

Gaïa pose un regard décalé sur l’univers qui l’entoure. Ici on oublie l’image des gondoles vénitiennes à touristes pour voir l’envers du décor.
« Pour se rendre à Venise depuis mon village, il faut prendre un petit train, deux autorails en tôle qui carburent au gazole et qui atteignent en toutes saisons une température d’environ l’enfer sur terre. Une voix mécanique invite les passagers (au nombre de deux) à traverser les quais en utilisant le passage souterrain prévu à cet effet (lequel passage n’a jamais existé). »

Gaïa n’est pas un personnage de révoltée contre la société, mais elle note l’absurdité des choses, d’un monde de fous où les gens sont payés, et pas cher, pour faire un boulot débile, sous l’ordre d’une troupe de petits chefs qui les prennent pour des andouilles. La jeune femme trouve un premier emploi à temps partiel dans un centre d’appel. « Deux mois que je travaille au centre d’appel. A Mestre-tout-court, la canicule chauffe au rouge la gare qui à son tour chauffe à blanc le monde alentour et le monde alentour c’est nous. Même immobile, impossible de respirer. Je ne sors plus, je ne vois plus personne, je ne rentre plus guère dans ma vallée. (…). Le mois dernier, je suis allée toucher mon premier chèque, trois cent vingt-quatre euros, soit vingt-quatre euros de plus que mon loyer. J’ai un contrat de vingt heures par semaine et malgré cela les contours de mon existence me semblent de plus en plus flous. »
Tout ça quand on a fait des études de langue rare en tadjik, une langue « née de la rencontre du persan et du russe ».
Ce roman est parcouru d’un humour corrosif, on se surprend souvent à sourire. Ginevra Lamberti joue avec les mots, les mots qui sont des balles qui rebondissent sous sa plume pour faire ressortir l’absurdité des choses. « Ma mission à l’hypermarché consiste à sourire aux passants et à les convaincre que prendre notre carte de fidélité est ce que la vie peut leur offrir de mieux, d’autant qu’ils peuvent recevoir un carnet en cadeau. L’idée générale veut que les gens souhaitent plus que tout avoir un cadeau. »
« Aujourd’hui, je me suis levée, j’ai ouvert la porte et je pense qu’il est clair maintenant pour vous que dehors ce n’est pas Manathan mais la vallée où je vis. »

Gaïa est hypocondriaque et fait des crises de panique.  On peut comprendre pourquoi. Elle se cherche une place dans le monde entre grand-mère d’en haut, d’en bas, géniteur et génitrice sa vallée et Venise. Elle semble dire : « Et moi, où suis-je? »

Il est clair en tout cas que Ginevra Lamberti est une plume à suivre, un vrai talent qui offre un premier roman original et vraiment différent pour raconter une jeunesse italienne qui tente de s’adapter à un monde du travail (et un monde tout court) devenu absurde, mais n’en pense pas moins. Une pépite de la rentrée littéraire.

#rentreelittéraire2017

 

 

 

 

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