Rituels – Ellison Cooper

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Traduit par Cindy Colin Kapen

Deux agents de police se rendent dans une maison délabrée qui détonne dans ce quartier sud-est de Washington DC : de mauvaises odeurs ont été signalées. La même maison d’où un drôle d’appel au secours d’une jeune femme avait été reçu par le centre d’appel quelques jours auparavant, depuis une ligne de téléphone non attribuée. La porte de la maison est ouverte et ça fait boum ! Pendant ce temps, l’agent spécial du FBI, tout juste nommée agent spéciale en chef, Sayer Altair, neuroscientifique spécialiste des tueurs en série, s’apprête à sonder le cerveau de Dugald Tarlington, via l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle. Elle est persuadée que les cerveaux des tueurs en série ont une « anatomie » bien spécifique. Avertie de ce qui s’est passé dans la maison abandonnée, elle est diligentée sur le terrain avec une équipe. L’ouverture d’une trappe découverte dans la maison et ça fait boum ! Au risque de sa vie, Sayer parvient à sauver une captive. Rapidement, elle est sur la piste d’un tueur en série qui a pour rituel d’enfermer des femmes très jeunes dans une cage, avec un animal tout en leur faisant inhaler des drogues hallucinogènes leur ouvrant une porte de ténèbres. Les pistes la mènent au refuge Le Sanctuaire, un établissement qui accueille des orphelins d’origine étrangère : on lui signale la disparition d’une gamine. En charge de l’enquête, Sayer devra confronter ses théories neuroscientifiques sur les tueurs en série avec la réalité des faits qui se font jour au fur et à mesure. C’est d’autant plus important que la fille du sénateur Van Hurst a été tuée dans cette affaire.

Pression à son comble, arrestation d’un coupable parfait, mais qui ne semble là que pour faire rebondir le récit et tenir le lecteur en haleine : celui-ci va de surprise en surprise, jusqu’à la révélation finale.

Ellison Cooper a su construire un personnage principal attachant. Sayer est une femme dont le passé est entouré de cadavres. Noire, orpheline, élevée par sa grand-mère qui a tout de Calamity Jane, elle a perdu son compagnon tué dans l’exercice de ses fonctions. Fragilisée, elle a dédié sa vie au FBI où elle compte sur le travail d’équipe de spécialistes pour mener la chasse aux psychopathes, quitte à mettre de côté son aversion pour un collègue prétentieux qui l’attend au virage.

Profileur, spécialiste de la scène de crime, médecin légiste sont à ses côtés pour résoudre l’énigme, quitte à remettre peut-être en cause sa théorie de spécialiste en neurosciences.

Ce livre remplit sa mission de thriller : c’est bel et bien un page turner. Ellison Cooper tient en haleine le lecteur par une série de rebondissements, mais malheureusement au détriment de la profondeur du récit.

Cette historie a l’avantage de porter à la connaissance du lecteur l’existence d’une anomalie génétique rarissime bien réelle, même si on doute que la personne atteinte puisse y survivre jusqu’à l’âge adulte. Le dénouement a quelque chose d’abracadabrant qui détruit la vraisemblance de l’histoire et laisse le lecteur entre rire et perplexité.

Ce livre ne renouvelle pas le genre du thriller américain, il est juste distrayant mais sera vite oublié. C’est le premier opus des aventures de Sayer Altair, mais je ne suis pas certaine d’être au rendez-vous second tome. Un livre qui m’a fait sortir de ma zone de confort car je ne suis plus une grande lectrice de thriller, je préfère les romans noirs ! De la joie d’être jurée littéraire ! 🙂 

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Les heures rouges – Leni Zumas

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Traduit par Anne Rabinovitch

L’histoire de quatre femmes qui vivent dans le même village de Newville, près de Salem dans l’Oregon. Le 15 janvier, la loi UPUM qui stipule que « chaque enfant a besoin d’un père et d’une mère » doit être votée. Nous sommes le soir d’Halloween. Roberta est professeure et à ses heures perdues, rédige une biographie qui lui tient à cœur, celle de l’exploratrice polaire Eivør Mínervudottír. En attendant, célibataire en mal d’enfant, elle tente de trouver un remède à sa stérilité. Nous la rencontrons la première fois, les pieds dans l’étrier du gynécologue en train de lui examiner l’intimité avant de lui prescrire un traitement ! Pendant ce temps, Mattie, presque 16 ans, décide, par curiosité, de se laisser déshabiller par Ephraïm. Susan s’occupe de son mari qui enseigne dans le même établissement que Ro et de ses deux enfants infernaux. Dans sa maison en retrait du village, dans les bois, Gin Percival prend soin de ses remèdes à base de plantes. Elle vit en paria, les gens du village la considère comme dérangée, mais les femmes désespérées viennent souvent la consulter en secret. Souvent, elle part observer la fille à la sortie du lycée, en cachette, elle aussi ! Un jour des cachalots s’échouent sur la plage. L’un d’eux explose, comme pour se venger des hommes…

Dans ce roman polyphonique, Leni Zumas peint le portrait croisé de ce choeur de femmes qu’elle désigne par le nom qui les détermine aux yeux des autres dans la société – la biographe, la fille, l’épouse, la guérisseuse. Différentes les unes des autres, tant par leur âge que par leur statut, la loi sur l’identité risque de bouleverser leur vie, d’une manière ou d’une autre. Chacune d’entre elle va devoir s’engager pour rester maîtresse de sa vie, de son choix de vie. Elles vont faire fi des tabous et des préjugés et puiser au fond d’elle-même les ressources nécessaires pour s’affranchir des conditions qu’une société étriquée voudrait leur assigner, déchirer leurs chaînes pour devenir ou rester des femmes libres.

Une histoire pleine d’humour et d’ironie sur un sujet très sérieux, à savoir le droit des femmes à disposer d’elles-mêmes. Leni Zumas ne s’encombre pas de tabous, bien au contraire. Les esprits chagrins pourraient bien être choqués par sa plume libre mais j’ai adoré ce roman aux personnages attachants, parfois hauts en couleur, avec un gros faible pour Gin, la guérisseuse écolo au cœur d’or, dont le caractère un peu bourru cache un passé meurtri.

Un roman féministe porteur d’espoir, à la fois distrayant et sérieux, des personnages fouillés créés par une plume originale. La recette d’un roman intelligent dont on se rappellera sans doute longtemps après l’avoir refermé. Je ne peux que vous en conseiller la lecture et j’ai été ravie de le découvrir en qualité de jurée littéraire.

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Le temps de la sorcière – Árni Þórarinsson

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Traduit par Eric Boury

A la fin de l’été, j’ai ressorti de ma bibliothèque la deuxième aventure du journaliste Einar qui y dormait depuis plusieurs années . Ce livre a été publié en Islande en 2005 et a paru en France en 2008. J’ai découvert les aventures d’Einar, avec Le septième fils  et Le dresseur d’insectes. Une série que je lis donc dans le désordre : cela n’empêche pas de comprendre les intrigues de chaque livre. J’ai lu aussi Le crime – Histoire d’amour (qui ne fait pas partie de cette série) mais j’étais passée à côté.

Einar, correspondant au Journal du soir, est envoyé s’aérer les neurones dans le nord de l’Islande. Il s’ennuie ferme d’autant qu’il ne picole plus. La disparition d’un ado lui fait reprendre le chemin de l’enquête journalistique. C’est toujours mieux que de s’occuper d’une perruche ! On retrouve le cadavre d’un gamin dans l’enceinte de récupération et de traitement de métaux de Krossanes, près d’Akureyri. Skarphedinn, 19 ans, fréquentait le lycée de la capitale du nord . Le trafic de drogue est en plein développement, via la filière danoise, entre autres. Einar part faire ses interrogatoires, notamment au lycée où il apprend que le jeune homme était membre du club de théâtre de son établissement et avait plusieurs cercles d’amis distincts et très différents les uns des autres. Ce qui élargi le spectre des motifs du décès. Un soir de fête, Skarphedinn a brandi le Heaume de terreur. (Mais bien peu savait ce qu’il entendait par là…). Il s’est arraché un poil pubien, puis un cil et l’a mis dans un récipient avec le poil et les a fait brûler. « Ensuite il a mis la cendre dans le creux de sa main, puis est allé dans le salon le verser dans le verre d’une fille ». Vous voyez le genre ? 🙂

Vous avez votre filtre d’amour à la sauce islandaise. C’est du moins une des possibilités. Mais Árni Þórarinsson explore le sens de cette expression. Vous allez rencontrer un professeur qui va vous expliquer que « le Heaume de terreur n’est pas nécessairement un symbole magique. Il peut simplement renvoyer, comme son nom l’indique, à un heaume, un casque ou un masque qui suscite un sentiment de peur, voire de terreur chez autrui. (…) Mais on peut généralement affirmer que le Heaume de terreur est formé par quatre traits qui se croisent en leur milieu et se terminent à chacune de leurs extrêmités par trois petites branches, de façon à ce que trois d’entre elles soient orientées vers le haut, trois vers le bas, trois vers la droite et trois vers la gauche. » Ne vous en croyez pas si bien sorti, car « brandir le Heaume de terreur au-dessus des autres » « a été conservée par la langue islandaise au fil des siècles » et « signifie tout simplement que celui qui la prend à son compte se considère comme au-dessus des autres ».
Je ne vais pas tout vous dévoiler, mais c’était très intriguant de découvrir un pendant du folklore islandais assez inattendu. On a même droit à une citation à un manuel de magie du 17e siècle. Les sorts islandais sont légions, sachez-le ! 🙂 Je ne parle même pas de Loftur le sorcier !

Quant à l’intrigue, je vous laisse la découvrir, mais elle est un prétexte à scruter la société islandaise – comme le fait Arnaldur Inðridason -, ici avec beaucoup d’humour. Hypocondrie, surmédicalisation, trouble de la personnalité. « Existe-t-il un seul individu normal aujourd’hui ? » s’interroge Einar « Par exemple, j’ai lu un article dans une revue médicale britannique, traitant d’un trouble de la personnalité qui définirait parfaitement notre société. Ce trouble, appelé Narcissic Personality Discorder (…) se manifeste par une adoration immodérée de soi-même qui débouche sur une absence totale de sens moral et de conscience ».
Ce livre date de 2005, bien avant l’apparition des smartphone à selfies…

Bref, je me suis beaucoup amusée en lisant cet opus des aventures d’Einar.
Je me suis procurée L’ange du matin et L’ombre des chats en me promettant revenir un peu plus souvent goûter les romans d’Árni Þórarinsson.  Treize Jours vient de sortir, ça tombe bien aussi !

A moins que vous viviez sur Mars, je pense que vous savez aussi que Fils de la poussière, d’Arnaldur Inðridason vient de sortir. Je ne l’ai volontairement pas encore acheté pour ne pas laisser en plan mes lectures pour le Grand Prix des Lectrices Elle, mais il fait partie de mes incontournables.

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Septembre et octobre : la littérature en 3D

Je m’étais dit que je ferais un résumé de Festival America, comme tous les deux ans. Et puis, je ne sais pas ce qui s’est passé, mais j’ai enchaîné les rencontres littéraires. Donc je fais une chronique fleuve ! 🙂

Le 12 septembre, par une chaude soirée limite caniculaire, je suis allée à la Maison de la Poésie voir pour la première fois, l’un des plus grands écrivains islandais contemporains, à mon sens : Jón Kalman Stefánsson. Il est venu en compagnie de son traducteur, qui servait aussi d’interprète, Eric Boury, interviewé par la journaliste Nathalie Crohm.
J’ai découvert un écrivain plein d’humour et de malice. Il a parlé d’Asta, son dernier roman traduit en français (dont je vous reparlerai car il est depuis quelques jours en lice pour le Grand Prix des Lectrices Elle, et c’est parfait car j’avais de tout façon l’intention de le lire), mais aussi de sa conception de la littérature et du réalisme. 41679981_2287496844625830_6003911822183235584_o« On a appris à l’école que le réalisme est le reflet de la vie telle qu’elle est, mais c’est tout le contraire. Ecrire chronologiquement ce n’est pas la vie. Seules les machines écrivent ainsi. » Il écrit comme on ferait une symphonie et passe beaucoup de temps à la réécriture. Pour Asta, il s’y est repris à trois fois au bout de 100 pages car ça ne fonctionnait pas. Il en sait plus sur les personnages qu’il veut bien nous en dire car ils viennent de lui. « L’écrivain est comme un dieu raté n’a pas la main sur ses personnages. » Il se dit qu’ils vont sûrement lui régler son compte quand il sera de « l’autre côté » (pas de la cloison, mais dans l’au-delà). ! 🙂 Il voit bien Donald Trump réincarné en hérisson, d’ailleurs, quand il sera de l »‘autre côté ». Voilà un très bref résumé, car il a parlé une heure. Une très chouette soirée dans une salle pleine à craquer. Désolée pour ma photo de très mauvaise qualité, je n’avais pas ma « boîte à coucou » avec moi. 🙂

Le 19 septembre, c’est au Centre culturel irlandais que je suis allée voir John Banville nous parler de comment ça fait quand on41962034_2300013933374121_3749319858848792576_o est deux dans sa tête, avec Benjamin Black (je plaisante). J’ai lu tous les romans noirs de Benjamin Black et j’adore l’humour du bonhomme, capable de dire de choses très drôles avec le plus grand sérieux du monde. Il était interviewé par Cliona Ní’Riordain, professeur à l’université de la Sorbonne Nouvelle. Cette rencontre a eu lieu dans le cadre du Festival Noire Emeraude, organisé par le Centre. Rater John Banville, sommité de la littérature irlandaise contemporaine, aurait été une énormité, pour moi ! En tout cas, contente de retrouver les petites chaises rouges du CCI… J’espère bien voir Conor O’Callaghan invité un de ces jours.

Quelques jours plus tard, je suis allée pour la troisième fois au Festival America qui se déroule tous les deux ans à Vincennes. Il y a deux ans, ma visite avait été marquée par la présence de Colum McCann. Cette fois-ci, c’est Richard Russo et Andrée A. Michaud ! Je m’étais mijoté un programme et je l’ai entièrement suivi pour l’unique journée où je pouvais être présente, le samedi 22 septembre. J’arrive à temps pour rencontrer Andrée A. Michaud, en dédicace pendant une heure ce jour-là. Son roman, Rivière tremblante, nous avait été envoyé la veille par ELLE (car il est en lice pour le Grand Prix des Lectrices aussi, catégorie « roman policier« ) et j’en avais lu quelques pages, déjà assez convaincue.  Ma toute première lecture québécoise. Quelques mots échangés et une dédicace en poche, je suis partie tranquillement à la recherche du prochain lieu de conférence de mon programme littéraire, où il y avait Richard Russo sur le thème « Le roman, miroir de la société », en compagnie de Yannick Lahens et d’un auteur québécois (dont je ne me souviens pas du nom, j’ai honte!). J’étais en pleine lecture de son recueil de nouvelles de Richard Russo, Trajectoire.

Me voici donc en train d’écouter le trio d’auteur nous parler de leur conception de la littérature et entre Haïti, les Etats-Unis et le Québec, on a bien voyagé ! Un vrai plaisir d’écouter tant Yannick Lahens que j’ai découverte lors de ma précédente participation au Grand Prix des Lectrices Elle et Richard Russo récemment.

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Je n’ai pas pris beaucoup de photos, je me suis plutôt concentrée sur mes notes.  Pour Yannick Lahens, le roman est là pour montrer les rouages d’un système. Elle explique aussi parfois les paradoxes, où dans un de  ses romans polyphoniques, le personnage qui a été le plus sympathique aux lecteurs est celui d’un tueur à gages. Le rythme de son écriture est celui de Haïti, de Port-au-Prince. L’art est quelque chose de très important pour les jeunes de Port-au-Prince, pour se sauver des déroutes, explique-t-elle.  Souvent les gens ne voient que la violence comme réponse à Haïti, mais c’est parce que la société haïtienne est violente : il n’y a pas d’hôpital pour envoyer un enfant malade, par exemple. Les Haïtiens sont finalement extrêmement patients.
Richard Russo explique aussi que ses romans sont plutôt tournés vers ceux qu’on oublie. Il explique également que la réalité n’est pas comme un arbre dont on voit le reflet dans un miroir. Au contraire, si l’on prend une photo, on prend de la distance avec la réalité. Il explique être étonné d’être considéré comme un écrivain réaliste. Il a besoin de distance avec la réalité, raison pour laquelle il ne peut pas habiter dans une ville pour la décrire.
Ce qui motive par ailleurs ses romans, c’est l’amour d’un lieu. Raison pour laquelle ils se passent souvent au même endroit.
Yannick Lahens explique qu’à Haïti, la question de la justice est centrale. Port-au-Prince est une ville de contrastes. Donc il y a beaucoup de personnages, comme il y a beaucoup de corruption. Les artistes haïtiens ont créé un hashtag qui a fait bouger les choses. Dans ses romans, elle essaie de montrer le chaudron des conflits humains.
Pour Richard Russo, l’un des raisons pour lesquels il continue à parler de la même ville, c’est pour les liens qui se développent entre les personnages, car ils font tous partie de la même famille élargie. Au début, il avait du mal à mettre de l’humour dans ses livres car il craignait de ne pas être pris au sérieux. Puis il s’est aperçu  qu’au contraire, qu’il fallait faire rire ses lecteurs.
Yannick Lahens aimerait avoir de la distance par rapport à ses personnages, mais en Haïti ce n’est pas possible pour un écrivain.
Richard Russo raconte que lorsqu’il est en train d’écrire, il devient quelqu’un d’autre. Il aime que la personne que son entourage appelle familièrement « Rick » disparaisse pour que l’écrivain Richard Russo prenne le dessus. Il endosse son rôle d’écrivain pour ses personnages, mais cette personne doit aussi rester invisible.
Les notes que j’ai prises sur l’écrivain québécois présent sont trop parcellaires pour en tirer quelque chose, mais il a parlé du Printemps d’érable de 2012.
J’ai filé de nouveau sous au salon du livre pour me faire dédicacer Trajectoire, où il y avait déjà une bonne file d’attente.

La suite du programme a été d’assister à une rencontre « café des libraires », sur le thème « Chez les humbles » pour voir Michael Farris Smith, dont j’ai lu l’an dernier Nulle part sur la terre. J’ai eu plaisir à discuter avec d’autres lectrices.

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Pour M. F. Smith, son univers littéraire se situe très loin des traders, mais du côté de oubliés, des gens désespérés qui commettent des actes désespérés. Ses personnages parlent peu car ils sont assommés par la vie.

Le Québec faisant partie des invités à l’honneur cette année, je suis allée écouter « Etre écrivain au Québec », avec la présence d’Andrée A. Michaud, mais aussi de Guillaume Morissette, qui a la particularité d’avoir fait le choix d’écrire en anglais et de se faire traduire ensuite (j’avoue que ça m’a laissée perplexe). Il y avait aussi Daniel Grenier et Nicolas Dickners.

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On apprend, entre autres, que les libraires indépendants au Québec font une partie de leur chiffre avec les collectivités.
Andrée A. Michaud explique qu’elle a fait le choix de parler des enfants disparus dans Rivière tremblante car c’est quelque chose qui l’a toujours troublée et que c’est la pire des choses qui puissent arriver à des parents que de ne pas savoir ce qu’est devenu leur enfant.
Guillaume Morissette voudrait que les écrivains québécois s’ouvrent un peu plus sur le reste du Canada et ne pas se focaliser sur le Québec.
Compte rendu très spartiate car je commençais à fatiguer ! En tout cas je suis ressortie en voulant lire L’année la plus longue  de Daniel Grenier qui parle de faille spatio-temporelle. 51qgc7Tdo5L
Résumé éditeur : « Thomas Langlois, né comme son aïeul Aimé Bolduc un 29 février, ne fête son anniversaire qu’une fois tous les quatre ans. A la grande joie de son père, cette particularité fait de lui un « leaper », être original dont l’organisme vieillit quatre fois plus lentement que le commun dés mortels. A l’instar d’Aimé, Thomas traversera-t-il les âges et les époques aussi aisément que les paysages ? En suivant les vies de ces deux personnages d’exception, de Chattanooga à Montréal, L’année la plus longue traverse près de trois siècles de l’histoire de l’Amérique. » J’ai voulu l’acheter mais la foule était juste trop compacte à 15h pour oser arriver à approcher un étalage de libraire sans se faire marcher dessus.

En tout cas, beaucoup de bonne humeur et d’humour dans cette rencontre. J’ai beaucoup apprécié. Les quatre écrivains québécois présents ont su suscité la curiosité.

Ma dernière conférence a été source d’oxygène sylvestre, sur  la thématique « Promenons-nous dans les bois », avec Andrée A. Michaud, Jean Egland et Richard Powers. De la nécessité de vivre près des arbres, de les protéger est ce qui réunit ces écrivains. Une dimension écologique, une prise de conscience nécessaire. J’ai acheté Dans la forêt de Jean Egland, qui, je pense, va beaucoup me plaire !

 

Encore un bien chouette Festival America encore cette année, encore différent de tous les autres. Je suis repartie avec deux dédicaces.
Seul bémol : la marge que s’octroie la FNAC, mais aussi Carrefour sur le prix de vente des billets : 2€ ! Sandaleux. J’en ai discuté avec un organisateur pendant que je faisais la queue pour obtenir mon pass et c’est le truc qui fâche tous les ans. Une chose est sûre : mieux vaut acheter son pass carrément sur place car 1) c’est moins cher ; 2) avoir déjà un billet ne vous dispense pas de récupérer le pass, donc vous devrez faire la queue aux guichets d’achat des billets comme si vous n’aviez rien payé.

Le  6 octobre c’était « Islande, une passion française » à l’Opéra Bastille, dans le cadre du Monde Festival en compagnie d’Arni Thorarinsson, dEric Boury, d’Audur Ava Olafsdóttir et de Matthias Malzieux. Sympathique moment, une fois encore, mais photos interdites ! Je ne sais pas pourquoi, mais la rencontre était filmée, donc peut-être sera-t-elle diffusée.
Je ne connaissais rien de la maladie orpheline de Matthias Malzieux qui finalement l’a conduit en Islande une fois qu’il allait mieux, pour un challenge de faire un road trip là-bas sur un skate board à moteur (évidemment, ça ne s’est pas franchement passé comme il l’imaginait !). De son amour pour ce pays et de son rêve de pouvoir mettre un jour une aurore boréale dans un tube à essai.  L’envie du coup de lire Un vampire en pyjama qui a eu le prix Elle catégorie documentaire il y a quelques années.  Je le veux en version poche avec le « carnet de board » ! Un plaisir d’écouter Arni Thorarinsson parler de son pays, d’être content que les touristes y viennent et de ne pas être inquiet de la hausse du tourisme dans l’île, du statut de la poésie là-bas etc. Pour Audur Ava, l’Islande est comme un monastère à cause du silence qui y règne. Elle parle de son pays comme d’un corps à explorer dans ses romans. Une auteure parfaitement francophone qui a connu d’abord la notoriété en France puis, par ricochet, en Islande. Eric Boury, traducteur d’Arni Thorarinsson a évoqué ce qu’il l’a amené à vivre plusieurs années en Islande : convaincu que c’était le seul moyen d’arriver à parler vraiment cette langue où tout se décline, sauf les adverbes, après l’avoir étudiée à l’université de Caen. Bon, si j’ai bien compris, en gros le gaélique à côté, c’est facile… 🙂

Voici le clip « islandais » du périple à en skate board à moteur de Matthias Malzieux

Changement d’univers avec une rencontre pas comme les autres le 16 octobre dans les locaux de L’Ecole des Loisirs pour écouter Rana Ahmad, dont j’ai longuement parlé du livre sur le blog, Ici, les femmes ne rêvent pas. publié aux éditions du Globe et en lice pour le Grand Prix des Lectrices, catégorie « Documentaire« . 44222668_2350101548365359_6563241990052380672_oJ’avais lu le livre. Je voulais absolument y aller, je savais que l’auteure serait présente à Paris car on avait eu une info en qualité de jurée, mais sans plus d’informations sur les modalités, le lieu etc. Ben j’y suis allée, invitée par l’éditrice, que je remercie vivement pour son attention. Une salle pleine à craquer pour écouter cette jeune femme de 32 ans parler de sa vie en Arabie saoudite, de son évasion, de son apostasie, de son combat et de ses rêves. On en ressort tourneboulé, même si on a lu le livre avant. On espère que ce livre ira loin.

Etirer les journées car 24 heures commencent à être un peu limite pour tout cumuler. Ce n’est pas très nouveau, mais ça se confirme. 🙂 Maintenant, je retourne vers ma bonne pile de livres à lire pour ELLE, qui me fait jubiler comme si j’étais une enfant de 4 ans devant une montagne de friandises ! Mine de rien, il y a du boulot avec les 7 livres pour mon jury et les 3 pour la « relecture » des livres sélectionnés par le jury de novembre. 🙂

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La vraie vie – Adeline Dieudonné

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Pour une fois, je vous parle d’un roman dont tout le monde parle et qu’on voit partout, partout.

Adeline Dieudonné nous plonge dans une maison d’un lotissement moche, d’une famille aussi grise que le lotissement. Dans cette maison, une pièce est réservée aux trophées de chasse collectionnés par le père de famille, « La chambre des cadavres », comme l’appelle la jeune narratrice, dont on ne saura jamais le nom. L’explosion d’un siphon à crème (Chantilly) emporte mortellement le visage du marchand de glace, sous ses yeux et ceux de son petit frère. C’est la vie de la gamine et sa vision du monde qui basculent. Son objectif sera de trouver une solution pour remonter le temps, effacer cette tragédie pour que son petit frère redevienne l’enfant d’avant le drame.

Un conte noir et cruel. J’ai beaucoup apprécié la plume originale d’Adeline Dieudonné, qui intrigue vraiment le lecteur. On se laisse entraîner par son style percutant, parfois drôle mais surtout très noir et rouge sang. Au début j’ai apprécié les traits d’humour, cette gamine qui grandit et décrit son univers à la fois avec poésie et causticité. J’ai pensé d’abord à un roman sur la maltraitance conjugale, puis j’ai pensé qu’on partait sur un roman avec une part de science-fiction avec une histoire de machine à remonter le temps et ce professeur passionné de physique quantique. Puis on s’aperçoit qu’on laisse tout ça avec un goût de choses inachevées, de pistes lancées et abandonnées pour finir par un focus sur le père de famille : le monstre de l’histoire, la bête, l’ogre etc.

Si j’ai aimé la plume d’Adeline Dieudonné, sa manière d’inventer un univers à la fois loufoque et noir, j’ai trouvé que ce roman reposait trop sur une recherche de « sensationnel » et que les personnages étaient peu approfondis et n’évoluent pas, mis à part la narratrice, et son frère à la toute fin. Le père est l’archétype du monstre qui bat sa femme, a un boulot qui ne lui plaît pas, reste vautré devant la télé dès qu’il ne travaille pas, à côté de sa bouteille de whisky. La mère n’a aucune personnalité, sa propre fille lui attribue une parenté génétique avec l’amibe. Elle se laisse taper dessus, ne travaille pas, s’occupe des chèvres au fond de son jardin et cuisine des plats à son mari à la main leste. Tout la famille habite dans un lotissement moche et impersonnel. Ca fait beaucoup ! La vraie vie ?

La scène finale est complètement dingue et opère un retournement de situation dans l’exagération : [ATTENTION SPOILER, passez directement au dernier paragraphe si vous ne voulez pas connaître la fin !]le fils qui tue (et pas du premier coup) son père avec une arme de poing, pendant que celui-ci est en train d’égorger sa sœur. Le tout à grand renfort d’hémoglobine et de détails pour le moins sordides. Je ne suis pas un grande fan de détails « gore » et je pense qu’on peut décrire des scènes violentes avec davantage de subtilité, en faisant plutôt appel à l’imagination du lecteur.
« Mais il n’était pas mort. Gilles avait tiré dans son ventre. Son énorme masse s’est mise à se contorsionner comme un poisson sur le pont d’un bateau de pêche. Ses deux mains essayaient de retenir le sang qui s’échappaient. Il ressemblait à un animal. Plus que jamais, on était dans le grand ordre naturel, où chaque organisme lutte pour sa survie. Le corps de mon père se révoltait, refusait sa propre mort.
Gilles était trop adroit pour avoir raté un coup.Il savait exactement où il avait tiré. Il voulait une agonie à la hauteur de la vie de notre père. L’odeur du sang s’est répandue. Cette odeur tiède et nauséeuse. Les yeux de mon père roulaient dans leurs orbites, il ressemblait à ces masques d’Halloween au regard blanc. De ses lèvres coulaient un filet de bave sanguinolante. » La vraie vie ? Rien n’est moins sûr !

Cette scène finale a été l’apothéose qui m’empêche d’aimer totalement ce roman même si la qualité de l’écriture est remarquable. Une histoire qui manque de profondeur au détriment du sensationnel. De humour noir, peut-être, mais je me suis lassée au fur et à mesure de ma lecture où je voyais tout grossir de manière caricaturale. J’attendais peut-être trop de ce roman. Mon avis est dissonant au regard des éloges que l’on voit partout, mais je sais néanmoins que je ne suis pas la seule à être passée à côté de ce livre.

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Rien d’autre sur terre – Conor O’Callaghan

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Traduit par Mona de Pracontal

Un lotissement poussiéreux, en cours de construction mais déjà mort avant d’avoir eu le temps de naitre. Une chaleur harassante qui fond le bitume et brûle la peau. Nous sommes dans le Far West américain. Nous sommes quelque part en Irlande. 🙂 (Ca commence fort !)  Une porte dont « le bois trembl[e] sous les coups » par « un mois d’août le plus chaud de mémoire humaine ». « De l’autre côté de la porte sur le seuil au milieu de nulle part, se [tient] une histoire que tout le monde connaissait déjà. » Le premier personnage de cette histoire est « une gamine d’une douzaine d’années. (…), essoufflée, la peau sur les os », « le ventre, le sternum, et la naissance des côtes à l’air. (…). « Les dents jaunes, les ongles noirs et trop longs. Sa peau (…) brûlée par le soleil (…). « De vrais mots (…)griffonnés sur sa peau par douzaine, en bleu, effilochés sur les bords, brouillés par la sueur et quasiment illisibles (…) ». Cette gamine paniquée, vient signaler la disparition de son père, au narrateur qu’elle ne connaît pas, mais qui habite non loin dans ce lotissement déglingué, dans un « banal pavillon des années 1970 en bordure de la départementale ». Elle sait à peine comment elle s’appelle, « Helen (…). Ils disent ça ». La narrateur l’interroge sur la disparition : « Il est là, derrière toi et la fois d’après il avait disparu. » Cette gamine parle un anglais « lyophilisé », « comme si chacune de ses phrases sortait de l’emballage sous vide où elle était restée des années durant et s’avérait presque trop bien conservée. » Une bien étrange apparition !

« Etrange », est l’un des qualificatifs qui vous poursuit pendant toute votre lecture. Le narrateur appelle le poste de police local pour signaler ce qui arrive. On ne sait pas grand chose de plus sur le narrateur, si ce n’est que c’est un homme d’église. Des indices nous indiquent les préludes d’un nouveau drame.
Le chapitre suivant plonge dans l’histoire de cette famille irlandaise vivant dans cette « zone en friche ». Une famille partie à l’étranger, (« au-delà », comme ils disent), puis revenue, logeant dans un pavillon-témoin. Paul et Helen, leur fille sans prénom, et la soeur jumelle d’Helen, Martina, qui les suit partout comme une sangsue. Une famille mystère dont personne ne sait grand chose mais dont tous les journaux ont parlé ensuite. Flood, le géant barbu en chemise à carreaux, entrepreneur qui loge la famille ; Marcus, son neveu, « jeuneot » aux cheveux peroxydés chargé du gardiennage de nuit, dans une caravane en haut du lotissement ; Slaterry, l’ancien propriétaire du terrain. Tout est étrange dans ce lotissement où la famille est la seule résidente, dans ce pavillon-témoin, même si Flood annonce qu’une famille des Midlands doit venir y habiter bientôt, « simple question de jours ». La nuit, on entend des bruits sourds et répétitifs,  sans être capable d’identifier leur provenance, des portes qui bougent. Peut-être les Polonais qui habitent pas loin. Les Polonais que Paul prétend avoir vus. Mais seulement lui. Des objets se volatilisent. Helen disparaît et c’est l’engrenage jusqu’à ce que la gamine vienne secouer la porte du narrateur.

Le livre que nous lisons est l’histoire écrite par cet homme d’église à la demande de son frère, lui demandant d’écrire sur ce qu’il a vu, après l’accusation dont il a été victime. « Accrochez-vous à une histoire assez longtemps et l’histoire ne vous lâchera plus. Elle est devenue comme un jardin privé où je retourne dans ma tête et m’assieds seul. J’y apporte des modifications de temps en temps : je taille ici, plante ailleurs. J’ai tellement retouché que je ne peux plus discerner avec certitude entre les fleurs qui étaient là et celles que j’ai introduites. J’ai pris l’ossature de la gamine et j’y ai planté des couleurs, des textures, des faits accessoires dont elle n’avait sûrement pas pu me faire part devant ma cheminée. »

Conor O’Callaghan est poète. Il est né en Irlande du Nord en 19698. Rien d’autre sur terre est son premier roman paru en VO en 2016.
Une plume à la forte puissance suggestive, dont le magnétisme inquiétant vous emporte. Un roman d’ambiance à la lisière du gothique (à moins qu’il n’y soit totalement, d’ailleurs!). Une atmosphère de Far West à la poussière caniculaire aussi, où une famille habitant un lotissement fantôme nourrit tous les fantasmes. J’ai adoré ! Parfaite lecture pour Halloween si vous voulez découvrir de la vraie belle littérature irlandaise à cette occasion !

« Une poussière orange, venue du chantier, recouvrait absolument tout : les fenêtres, les meubles, les bouteilles et les boites de conserve, leurs emballages et même les assiettes sales dans l’évier, les chaises longues à l’arrière, les enveloppes dans le hall. »

Un auteur ensorcelant à suivre, c’est certain !

snoopy

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Ici, les femmes ne rêvent pas – Rana Ahmad

81GN1jyR3SLTraduit de l’allemand par Olivier Mannoni

« Les femmes saoudiennes n’iront pas en enfer, il y a longtemps qu’elles y vivent. »
Hamza Kashgari, poète saoudien.

Ma participation au Grand Prix des Lectrices Elle me fait sortir de ma zone de confort. Je le savais déjà, puisque c’est la deuxième fois. Mais j’avais un peu oublié comme c’est enrichissant ! Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui a paru le 10 octobre. Je ne vous emmène pas en Islande, en Ecosse ou en Irlande, mais au Moyen Orient, en Arabie saoudite et en Syrie. Ce n’est pas une fiction, ce n’est pas un roman, mais un témoignage.

Rana Ahmad raconte son enfance en Arabie saoudite et en Syrie. La Syrie où elle passait ses vacances chez ses grand-parents d’où sa famille maternelle et paternelle est originaire. Une enfance innocente où elle aimait par dessus tout s’évader à vélo sous l’écrasant soleil syrien, au prétexte de faire des courses pour sa grand-mère. Puis à 14 ans, tout change : on lui retire son vélo, on lui explique qu’elle doit se voiler de la tête aux pieds, et ne plus sortir autrement qu’accompagnée par un membre masculin de la famille. A partir de ce moment, Rana ne va plus disposer de son corps ni de sa vie. C’est les hommes qui décident pour les femmes, en Arabie saoudite, où elles n’ont aucun droit. A 19 ans, elle se marie avec un homme, sinon qu’elle aime, du moins qu’elle apprécie. Elle le connaît à peine. Tout se dégrade rapidement à partir du moment où elle vit avec la famille de son mari, comme le veut la tradition. Sa belle-mère est une marâtre jalouse, son beau-père a des gestes déplacés à son égard, les mêmes gestes qu’un de ses oncles, d’ailleurs. Rana fait une dépression, divorce rapidement et retourne vivre à Riyad dans sa famille. Sa mère lui dit qu’elle n’apporte que des ennuis, son frère devient de plus en plus violent à son égard jusqu’à vouloir la tuer ! Seul son père lui apporte discrètement son soutien et encourage sa fille à faire des études. Rana s’accroche : trouve des emplois successifs dans des hôpitaux saoudiens, pour se payer des cours d’anglais. Elle fait aussi les « 400 coups » avec ses amies, mais la police religieuse veille. Les condamnations à des peines de prison et flagellations publiques pleuvent pour toute femme surprise à enfeindre la loi religieuse, à savoir s’amuser, aller dîner avec des amis sans être accompagnée d’un homme de la famille : c’est « haram ».  😦  Elle découvre les réseaux sociaux et des groupes d’ex-musulmans ayant renié leur foi et publiant sous pseudo. Elle comprend grâce à Google Translate, le sens du mot « athée», chose inconcevable dans un pays où renier l’Islam est passible de la peine capitale. Elle découvre L’origine des espèces de Darwin grâce à ses contacts virtuels,  dont le livre est interdit en Arabie saoudite. Elle dévore toute une littérature qui l’amène à réfléchir sur la place de la religion. Sa conception du monde et de l’univers s’écroule. « Tout est fait pour qu’aucun doute ne s’élève à propos de la foi. (…) J’ai de plus en plus fortement l’impression qu’on m’a volontairement maintenue dans la bêtise pour que je ne m’insurge pas contre le cadre rigide de la foi. » Rana devient athée, en secret. Elle, qui n’est jamais sortie d’Arabie saoudite que pour se rendre en Syrie, prépare sa fuite avec la solidarité qui s’est organisée sur les réseaux sociaux. Mais c’est seule qu’elle prend l’avion grâce à son passeport syrien. Le début d’une évasion où le retour en arrière est impossible, sous peine de mort : quand on est une femme en Arabie saoudite, on ne s’évade pas…

Rana vous immerge dans son quotidien. Un témoignage fort sur la condition des femmes dans certains pays du globe.  On a beau le savoir, c’est une puissante piqûre de rappel qui vous fige d’horreur et donne envie de s’engager pour que les choses bougent, que la solidarité s’organise. Ne pas oublier que finalement, « Me too » concerne toutes les femmes d’Arabie saoudite, pour ne parler que de ce pays.

C’est aussi un appel à la bienveillance envers les migrants, thème tellement d’actualité. Un rappel que si des gens sont prêts à fuir leur pays au péril de leur vie, ce n’est pas par ennui, caprice ou ruse, mais bien parce qu’ils n’ont rien à perdre .

Un témoignage qui amène une réflexion sur la place de la religion dans les sociétés du monde – et pas seulement sur l’islam.

J’ai un peu été intriguée par le fait qu’elle ait pu écrire ce livre de 300 pages en allemand, langue qu’elle maîtrise depuis peu. Elle a l’honnêteté de révéler qu’elle a été aidée par une coauteure, Sarah Borufka. Le style est direct, clair et fluide, sans fioritures. Je le répète, ce n’est pas un roman, donc il ne faut pas chercher des effets d’écriture, à mon sens. Cependant, ce témoignage se lit comme un roman d’horreur mais il apporte un immense espoir. Au nom du droit des femmes à disposer de leur corps et de leur vie, au nom de la liberté, c’est un livre à mettre entre toutes les mains. Même si on déjà lu des témoignages de ce genre, (car il en existe d’autres, bien sûr !), tout simplement parce qu’il n’y en aura jamais assez pour rappeler qu’il se passe des choses au-delà de l’inadmissible quand on est une femme, dans certains pays. Et que le prix de la liberté nécessite du courage et un lourd sacrifice, c’est le moins que l’on puisse dire. Rana Ahmad le décrit très bien.

Je suis admirative du courage de l’auteure. « J’ai échappé à cet enfer, et par mes propres moyens. J’aimerais faire quelque chose de cette vie que j’ai conquise au prix d’un si dur combat et que je considère aussi comme un cadeau – car ma fuite aurait aussi pu connaître une tout autre fin. »

Ce livre est une belle revanche ! Bravo !

 

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Rivière tremblante – Andrée A. Michaud

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Le 7 août 1979, un jour d’orage, Michael Saint-Pierre, 12 ans disparaît après avoir proféré d’étranges paroles à sa meilleure amie, Marnie, dans le bois de la Rivière aux Trembles : « Mauvais temps madame, mauvais temps ». Disparu, envolé, malgré l’interrogatoire que la police fait subir à Marnie, personne ne retrouve l’enfant. Marnie sait seulement que son ami était blanc comme un linge, les yeux révulsés, une allure de zombie comme venu lui délivrer un message. Marnie est ostracisée par les villageois de Rivière-aux-Trembles, au point que sa famille est obligée de déménager.

En 2006, Billie, 8 ans 9 mois disparaît, comme volatilisée. Son père, Bill, écrivain pour la jeunesse, est accablé, et encore quand son ex-épouse, Lucy-Ann qui finit par s’ouvrir les veines de désespoir. Bill reste seul, se sentant doublement coupable. C’est la raison qui le fait échouer en 2009 à Rivière-aux-Trembles, au moment même où Marnie, est revenue y vivre, incapable d’oublier la disparition de son meilleur ami d’enfance, malgré un road trip à travers les USA et une vie de fleuriste à New York. Marnie et Bill vont se retrouver au cœur d’une nouvelle histoire de disparition d’enfant.

Un récit polyphonique qui donne la parole aux deux protagonistes, réunis par un deuil impossible à faire : la disparition d’un être cher dont on n’a jamais retrouvé le corps. Andrée A. Michaud enveloppe son récit de mystères, laisse la part belle à l’imagination du lecteur en faisant de la nature, de la forêt en particulier, un personnage à part entière. La rivière a une dimension magique sans que l’on sache si cela vient de l’imagination des enfants ; le vent transporte et transforme les paroles. Bill perçoit le village de Rivière-aux-Trembles comme un lieu maudit : « Ma première impression était la bonne. Ce lieu était malsain. Cette rivière hantée par l’esprit d’un enfant n’était pas nette. » La douleur des protagonistes teinte tous les paysages.

Andrée A. Michaud possède une plume qui vous ensorcelle, ressuscite vos peurs de l’orage et les mythes et légendes des forêts, grâce à la dimension de «Nature Writing » qui occupe une place prépondérante dans son récit. A l’instar des personnages, elle vous donne l’illusion que tout ce qui vous entoure porte la marque du diable.

Ce roman policier, de la trempe d’un roman noir plutôt « gris », est aussi un clin d’oeil subtil à Hitchock, à travers le personnage de Marnie, (pour savoir pourquoi, vous devrez lire le livre !).
C’est également un clin d’oeil à la littérature, essentiellement par le personnage de Bill, qui n’a de cesse de créer de nouvelles histoires pour sa fille et d’y trouver refuge quand celle-ci a disparu.

Ce livre, dédié « à tous les enfants qui ne sont pas rentrés pour le souper », est aussi un hommage à l’enfance, à l’imagination débordante capable de créer des univers sans se soucier du danger. Somme toute, une ode à la vie.

J’ai adoré ce roman policier québécois très littéraire, subtil et envoûtant, où la nature occupe une place majeure, dont on se délecte de l’ambiance inquiétante tout en ayant de l’empathie pour les deux personnages principaux, dont la détresse est magnifiquement transcrite.

J’en ajoute encore un peu en disant que j’ai adoré le parler québécois, si étrange parfois pour un Français ! C’est le premier roman québécois que je lis, faut pas m’en vouloir…

C’est aussi le premier livre que je lis d’Andrée A. Michaud : elle en a écrit neuf et je me demande comment j’ai pu ne jamais les voir ! En tout cas, j’ai pu la rencontrer au Festival America, il y a 15 jours et c’était très chouette. Je suis revenue avec un livre dédicacé et j’espère bien avoir l’occasion de la recroiser dans le cadre du Grand Prix des Lectrices Elle. 🙂

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(c) Mille (et une) lectures de Maeve

La prochaine fois, j’espère bien arriver à vous parler du Festival America ! Mais 24h ne suffisent plus, entre mes sorties littéraires qui se multiplient en ce moment, le Grand Prix des Lectrices Elle qui m’occupe bien, et tout le reste.
Demain, je pars voir un duo d’écrivain islandais, Audur Ava Olafsdottir, Arni Thorarinsson, leur traducteur indispensable (et Mathias Malzieu. 🙂 Happy blogueuse !

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Trajectoire – Richard Russo

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Traduit par Jean Esch

De Richard Russo, vous connaissez certainement A malin, malin et demi (Grand Prix de littérature américaine 2017), Les sortilèges du Cap Cod ou encore Le déclin de l’empire Whiting (Prix Pulitzer 2002), des romans qu’on ne présente plus !
Trajectoire, son dernier livre, est un recueil de quatre nouvelles (moi je dirai plutôt « novellas »  : la novella genre littéraire peu connu en France, est, pour résumer, un texte en prose trop court pour être un roman et trop long pour être considéré comme une nouvelle ; genre très populaire en Irlande, mais bon, Richard Russo est américain ! 🙂 ).

Dans « Cavalier », « Voix », « Intervention », « Milton et Marcus » Richard Russo brosse le portrait de gens en proie à leurs émotions,  au doute et à la contingence des choses. Ils se trouvent dans des situations où, submergés par leurs pensées, dépassés par leurs émotions, ils s’y embourbent, s’y entortillent quitte à prendre parfois la mauvaise trajectoire.

« Cavalier » et « Voix » nous immerge dans le milieu universitaire, qui n’est pas sans rappeler l’univers de David Lodge J mais avec un humour plus subtil.
Dans « Cavalier », Janet, professeure dont le fils est autiste (du moins, si ce n’est pas clairement exprimé, cela est fortement suggéré), doit faire face à un étudiant plagiaire la veille de Thanksgiving. L’occasion, malgré elle,  de se replonger dans sa vie d’étudiante qui devait rendre sa dissertation à son directeur de recherche, encaisser ce qu’il avait à lui dire.

Dans « Voix », Nate, professeur de littérature, est en voyage organisé à la Biennale de Venise, avec son frère. Deux frères ennemis qui ont du mal à communiquer, surtout quand les joies de la technologie moderne du smartphone s’en mêle : Nate s’emmêle vite les pinceaux ! Cela donne des situations cocasses à souhait, de quoi plonger Nate dans des pensées sans fin, comme cela avait été le cas avec l’une des étudiantes, incapable de communiquer, atteinte du syndrome d’Asperger.

La maladie est en effet un point commun de ces nouvelles.

Dans « Intervention », un agent immobilier peine à vendre depuis la crise. Il habite une maison au garage trop petit et à la porte qui coince. C’est un peu bête ! 🙂 Devant à tout prix arriver à vendre la maison d’une femme reine de l’entassement compulsif, il se remémore les disputes entre son père cancereux, et son oncle.

« Dans « Milton et Marcus », un romancier est plein de méfiance à l’égard de producteurs de cinéma, qui lui demandent de revoir son scénario. Mais vendre le scénario lui permettrait de payer l’assurance santé de sa femme, malade d’un cancer. Sauf que le chemin est pavé de gens peu scrupuleux…

Ma nouvelle préférée est « Voix », où j’ai adoré me promener avec ce personnage perdu, dans les culs-de-sac de Venise.

Richard Russo donne vie à des personnage touchants, dans un univers qui ne leur fait pas de cadeaux, même si eux-mêmes, se mettent aussi  des bâtons dans les roues. Pourtant l’auteur, s’il les dépeint parfois dans des situations cocasses, ne porte aucun jugement, ne cherche pas une « morale » à l’histoire de ses créatures de papier. Il s’efface derrière ses personnages pour mettre en scène avec tact et délicatesse, la fragilité humaine. C’est vraiment ce qui m’a touchée dans ces textes.

Mille mercis aux éditions de La Table Ronde.

NB : j’ai eu le grand plaisir de rencontrer Richard Russo en conférence au Festival America de Vincennes la semaine dernière, j’y reviens dans la prochaine chronique pour vous raconter un peu ce qu’il a dit. Et puis j’ai un exemplaire dédicacé, maintenant, nananère ! 😉

snoopy

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Tu t’appelais Maria Schneider – Vanessa Schneider

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Maria Schneider est très jeune et perdue quand elle se retrouve presque par hasard sous les projecteurs du cinéma. Enfant mal aimée par sa mère qui la fiche dehors à l’âge de 15 ans, elle a peu de contact avec son père, Daniel Gélin, acteur connu, homme marié qui n’a pu la reconnaître et ne vient pas la voir. Elle trouve refuge chez son oncle et sa tante (les parents de l’auteure) : son oncle, qui fréquente les milieux gauchistes les plus radicaux en étant étudiant, deviendra haut fonctionnaire au ministère des finances sans pour autant renoncer à ses idées pendant des années ; sa tante, après avoir été libraire chez Maspero et fréquentant la bande des Cahiers du Cinéma, finira par arrêter de travailler pour élever ses enfants. La famille de Vanessa Schneider part vivre en HLM dans le quartier de la « dalle » du 13e arrondissement de Paris. Maria vit dans l’ambiance bohème de ce couple avant d’aller sonner chez son père. Le coup de sonnette qui va faire basculer sa vie. Un père très fier de la beauté de Maria, il l’entraîne partout avec lui dans les nuits parisiennes où elle rencontre le monde du cinéma, Delon et les autres. Elle finit par être choisie par Bertolucci pour jouer dans Le dernier tango à Paris, dont d’autres ont refusé les rôles. Maria a 19 ans. Brando 50 ans. Elle hésite. Son agent a un argument irréfutable : « Un premier rôle face à Marlon Brando, ça ne se refuse pas. ». Une scène impensable se produit, sous l’impulsion de Bertolucci. La vie de Maria va sombrer.

Tout au long de ce livre, j’ai eu l’impression d’assister à un règlement de compte personnel de l’auteure à l’égard de Bertolucci mais aussi de la famille de Maria, en particulier celle de ses parents. Car l’auteure évoque beaucoup l’environnement familial , ses parents à elle aussi, de ceux de Maria, qui ne « tiennent pas la route ». Le point déclencheur du malheur de Maria a été tout d’abord un mauvais départ dans la vie. Ensuite elle a eu la malchance de tomber sur un metteur en scène peu scrupuleux, par l’intermédiaire de son père.

Il est aussi beaucoup question de l’ambiance libertaire de l’époque.

La fin du livre fait allusion au mouvement actuel « Me too », où les femmes victimes d’abus dénoncent leurs bourreaux en les clouant au pilori médiatique, via internet. On peut voir dans ce livre une mise au pilori de Bertolucci.

Si j’ai beaucoup apprécié la plume de Vanessa Schneider et la restitution de l’ambiance des années 70-80, j’avoue que j’ai trouvé ce livre un peu maladroit, sans doute parce qu’il est trop personnel. Je ne savais pas qui était Maria Schneider et je ne connaissais que le titre du film Dernier Tango à Paris, que je n’ai jamais vu. Il est certain que je n’ai pas du tout envie de le visionner après cette lecture !

L’auteur rend sans conteste un bel hommage à sa cousine mais j’aurais sans doute préféré quelque chose de plus approfondi sur la femme objet au cinéma. La vision des choses d’autres actrices. Le contexte familial personnel m’a un peu dérangée avec l’effet « grand déballage » et règlement de compte qu’il produit.

Vanessa Schneider est grand reporter au Monde.

Et maintenant j’attends avec impatience la sélection du jury d’octobre pour le Grand Prix des Lectrices Elle, à savoir :

catégorie roman : La vraie vie, d’Adeline Dieudonné (qui vient d’obtenir le Prix Fnac).
catégorie policier : Rivière tremblante d’Andrée Michaud (Québec !) qui sera présente au Festival America de Vincennes le week-end prochain, c’est très chouette !
catégorie documentaire : Ici les femmes ne rêvent pas de Rana Ahmad

Quant à la sélection du jury de novembre, ça me stresse d’une force… 😉

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