Edith & Oliver – Michèle Forbes

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Traduit par Anouk Neuhoff

Edith et Oliver font connaissance de manière peu commune : lui « en sous-vêtements : son caleçon dessine une tache de coton blanc dans la pénombre » ; elle, avec une dent en moins et quelques chouchis de pronchiachions, du sang séché autour de la bouche, une moustache de bière maquille sa lèvre supérieure. Oliver ramasse la molaire de cette femme qu’il ne connaît pas et avec qui il se trouve en drôle de situation, dans la cuisine de l’Empire Theatre de Belfast. Elle se présente : « Che m’appelle Edith » . Elle le reconnaît : « Vous êtes Oliver Fleck… l’illuchionniste ». Nous sommes en 1906.  Nous allons suivre le couple jusqu’aux années 20.

Michèle Forbes nous emmène en tournée, avec des artistes de théâtre d’un genre aujourd’hui disparu, de ceux qui enchantaient les spectateurs du début du XXe siècle avec des numéros de prestidigitations de tous genres. Oliver est un illusionniste passionné qui ne cesse de vouloir inventer de nouveaux tours, toujours plus forts, toujours plus impressionnants. Il veut devenir connu et reconnu. Edith est une pianiste virtuose, qui l’accompagne dans ses numéros. Un couple fait pour la scène : « Elle a le sens du rythme. Elle comprend du premier coup et sait exactement ce qu’il faut faire. Cette précision si essentielle, il est évident qu’elle l’a dans le sang. » Dans la vie, ils tombent amoureux après cette drôle de rencontre lors d’une soirée trop arrosée. Edith donne naissance à deux jumeaux, Archie et Agna. C’est au tour d’Oliver d’être épaté : « Il n’en croit pas ses yeux. Deux ! Pas un, mais deux ! Pas juste un enfant, mais soudain ses enfants. » Lui qui était un peu inquiet sur son avenir se sent requinqué ! Il faut dire que les temps sont durs pour les artistes comme lui : petit à petit, le cinéma qui fait son apparition détourne l’intérêt des spectateurs. Les directeurs de théâtre sont de plus en plus frileux, méfiants et paient de moins en moins. Les tournées se font de plus en plus longues et le public de plus en plus difficile à satisfaire. Même le numéro du Gâteau Cuit dans un Chapeau qui faisait fureur, ne le satisfait plus !

L’histoire se déroule jusqu’en 1922, on s’attache à cette famille d’artistes, on voit grandir les enfants, on finit par les connaître, on a envie d’aider Oliver à trouver de nouvelles idées, mais aussi de lui dire de se réconcilier avec son frère. Le personnage cache une enfance difficile. Michèle Forbes fouille les âmes, livre des personnages forts et courageux, passionnés, mais fragiles aussi.

L’auteure possède un réel sens du drame et des émotions. Je vous le dis tout de suite, cette histoire est une tragédie ! Les rebondissements successifs m’ont laissée assommée pendant quelques jours (c’est le seul reproche que j’ai à faire, mais c’est une histoire magnifique et tout à fait réaliste).

L’écriture ciselée, portée par un grand sens du détail permet de visualiser et ressentir tout l’univers artistique d’une époque, mais aussi l’ambiance des villes que parcourt Oliver.

J’ai adoré traîner dans ce Belfast disparu de l’Empire Theatre, du Royal Theatre. D’aller aux Bains turcs, de découvrir le City Hall (l’hôtel de ville) comme je ne l’ai jamais vu, de me faufiler avec Oliver dans le jardin botanique de l’époque, Jardin d’Eden, sur la piste d’Edith : « Il suit sa voix dans la Fougeraie du Ravin tropical où la chaleur étouffe les sens et où l’humidité emplit sa tête et sa gorge. » Je sais qu’il suffira que je rouvre le livre pour m’y plonger de nouveau car l’écriture de Michèle Forbes a ce don magique de vous emporter dès que vous lisez ses lignes.

Un roman riche en émotions qui s’achève sur des « mots de neige ». Je vous laisse les découvrir.

L’année 2019 commence en force car voici mon deuxième coup de coeur en quelques semaines et c’est mon premier coup de coeur irlandais de l’année !

Cerise sur le gâteau : Michèle Forbes sera au Centre culturel irlandais le 19 février pour parler de son roman (pour en savoir plus, c’est ici).

Pour ceux qui souhaitent découvrir son premier roman, Phalène fantôme, bonne nouvelle puisqu’il est sorti en poche, collection La Petite Vermillon. Vous trouverez la chronique sur le blog.

Merci aux éditions de la Table Ronde, j’ai passé un vrai bon moment !

 

 

 

 

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Dura Lex – Bruce Desilva

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Traduit par Laure Manceau

Des assassinats sanglants de deux femmes et leurs filles en deux ans dans l’Etat de Rhode Island. La police est sur les dents mais c’est grace à Liam Mulligan, jeune journaliste au Dispatch, le journal local, que Kwam Diggs est arrêté pour meurtre et incarcéré. Signes distinctifs : c’est un adolescent de quinze ans au moment de son arrestation et il a commis sont premier meurtre à 13 ; il est noir. Le code pénal de Rhode Island a la particularité de préciser que tout délinquant juvénile incarcéré doit être libéré à 21 ans quel que soit son crime. Kwam Diggs s’avère être un cas d’école. Sa mère croit fermement en son innocence et harcèle la police et les journalistes pour qu’il soit libéré.

L’histoire se déroule des années 80 à septembre 2012 et prend rapidement une tournure politique et sociale : très tôt dans l’intrigue Diggs est arrêté et emprisonné. On apprend que le code pénal aurait été bafoué par des prolongations de peine sur des accusations montées de toute pièce. Après avoir été jeune journaliste sportif, Mulligan est journaliste d’investigation confirmé, et c’est au tour de son collègue, Mason, fils du fondateur du journal de vouloir faire ses preuves dans le domaine. Il décide d’aller interroger Diggs en prison, avec l’aide de la nouvelle avocate de celui-ci. Mason veut rassembler toutes les preuves prouvant que Diggs a été victime d’un coup monté. Dehors, l’opinion publique, sous la houlette de la star de la radio locale, commence à s’en prendre au Dispatch, mais aussi à faire pression sur la justice pour que Diggs reste en prison. Pendant ce temps, Mulligan ne veut pas voir Diggs sortir de prison. Depuis qu’il a été arrêté, grâce à lui, il n’a pas passé un jour sans penser à cet individu sordide. Il a lui même une amie qui a été tuée. Impossible à ses yeux que Diggs sorte de prison.Il mène une contre-enquête de son côté, avec sa collègue, une photographe borgne, suite à une agression.

Un polar rondement mené, qui allie suspens, fausses pistes et dilemme judiciaire. Faut-il céder à l’opinion publique ? Est-ce que la peur doit amener à des stratagèmes pour contourner la loi ? Faut-il appliquer la loi sur un dangereux individu quitte à mettre en péril la population ? Quel est le rôle de la presse d’investigation ? Cette histoire, inspirée de deux faits réels, donne à réfléchir.

En même temps, on suit l’évolution de la presse papier, avec les difficultés qui apparaissent au fil des années la menace du dépôt de bilan. La pression des lecteurs qui se désabonnent quand ils ne sont pas d’accord avec les articles publiés sur l’affaire Diggs. On assiste à la vie d’une rédaction, les commandes de « papier » du rédacteur en chef, les délais de publication, les retournements de situation qui font qu’on doit tout réécrire dans des délais contrains voire impossibles. C’est aussi ce qui fait l’originalité de ce polar d’où la police est absente.

La fin de l’histoire fait mouche.

Je me suis attachée aux deux journalistes et aux deux femmes qui les accompagne. C’est vraiment en polar qui vous prend aux tripes et vous amène à réfléchir. J’ai adoré !

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Les inséparables – Dominique Missika

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L’historienne Dominique Missika raconte l’histoire de la famille Jacob, en particulier des trois sœurs, Denise, Madeleine (alias Milou) et Simone qui ont survécu à la déportation. Une histoire qui ressemble à un roman tragique mais qui met en lumière ces femmes fortes dont on ne peut qu’admirer le courage mais aussi l’intelligence.

Il y est question de la déportation, mais aussi du retour des déportés, de l’indifférence de la population qui a hâte d’oublier la guerre, d’un sujet qui n’est pas abordé par les pouvoirs publics. Or, ce n’est évidemment pas envisageable pour Denise, Simone et Milou de tout oublier. Un autre enfer les attend. Comment survivre à la déportation, à la tragédie d’une famille décimée ? Comment arriver à supporter le regard des autres ? Comment témoigner et de quelle façon ? Un livre qui rappelle L’écriture ou la vie de Jorge Semprun, pour ne citer que lui. On le sait, Simone Veil a écrit ses mémoires. Mais ici, il s’agit d’un point de vue extérieur. Dominique Missika offre un regard inédit sur les sœurs Jacob et leur famille. Elle a compulsé des documents et nourri son livre de ses propres rencontres avec Denise et Simone à qui elle dédie son ouvrage.

C’est vraiment un beau livre, qui m’a bouleversée et appris des choses que j’ignorais sur cette famille. J’ai apprécié aussi que soit mis en lumière la question du retour des déportés en France, un sujet peu évoqué, il me semble. A mon sens, il n’y aura jamais trop d’ouvrages sur la déportation et ses conséquences sur les victimes.

Une écriture simple et percutante qui va à l’essentiel, sans ajouter de pathos, mais qui émeut malgré tout, fait sourire aussi du caractère bien trempé des sœurs Jacob, en particulier Denise et Simone : pas du genre à se laisser marcher sur les pieds, on le sait !

Un livre accessible à tous, très documenté, avec beaucoup de références citées en annexe. A mettre entre toutes les mains. Du devoir de mémoire que nous devons aux déportés quels qu’ils soient.

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Bilan 2018

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Encore une année de plus pour le blog ! Voici le rapide bilan de mon année littéraire :

J’ai lu 57 livres : un peu moins que l’an dernier en nombre (60) mais beaucoup de pavés ont été au rendez-vous cette année, surtout avec le Grand Prix des Lectrices ELLE.

J’ai reçu 12 « service presse » (j’ai mis la pédale douce tant que je suis jurée car les délais sont rigoureux et que j’aime aussi tenir mes engagements dans des délais raisonnables pour les SP).

J’ai reçu 19 livres grâce au magazine Elle et j’en attends encore 9. ♥

Je me suis procurée 28 livres neufs ou d’occasion. On m’a offert pas mal de BD dont je parlerai peut-être prochainement.

J’ai participé à 2 festivals et 1 salon, 5 rencontres littéraires. J’ai renoncé à Montreuil pour la première fois, faute d’avoir vraiment eu le temps de préparer quoi que ce soit.
2018 ce fut aussi de belles rencontres, souvent complétement impromptues qui vous font vous demander si le monde est si grand que ça. 🙂

2018, ce fut partir sur l’île de ce cher Arnaldur Indridason, où l’on prend conscience que l’homme est bien peu de choses face aux forces de la nature.

Concernant plus particulièrement le blog :
j’ai rédigé 67 chroniques (soit mon record depuis que j’ai rapatrié le blog sur WordPress), c’était 62 l’an dernier.
J’ai à présent dépassé les 400 chroniques (sachant que j’en ai aussi laissé quelques-unes sur l’ancienne plateforme sans les rapatrier).

Vous êtes toujours plus nombreux à passer dans le coin ! 🙂 Comme quoi, les blogs ne sont pas has been !

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2017

Je suis toujours 1ère sur Babelio en littérature irlandaise, avec 122 critiques de livres à ce jour. Cette année j’ai lu 7 nouveautés irlandaises (seulement, contre 11 l’an dernier). Ben oui, le Grand Prix des Lectrices n’y est pas pour rien mais je vais me rattraper d’ici quelques mois et même quelques jours avec le dernier Michèle Forbes ! Je suis ravie d’avoir découvert des plumes marquantes, dont, entre autre, Sara Baume, rencontrée en janvier, mais aussi Conor O’Callaghan qui est un auteur incroyable ! Une vraie belle plume littéraire tous les deux.

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42e en littérature nordique, avec 50 critiques.

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2018, ce fut la joie de rencontrer pour la première fois des auteurs islandais qui sont tous des « pointures » : Jón Kalman Stefánsson pour son fabuleux Ásta (j’ai tous mes doigts croisés car le roman est en lice pour le Grand Prix des Lectrices et pour l’instant c’est vraiment le meilleur que j’ai lu !) ; Audur Ava Olafsdottir, Arni Thorarnisson, mais aussi Mathias Malzieu que j’ai découvert fan de l’Islande et lauréat catégorie documentaire du Grand Prix des Lectrices Elle avec Journal d’un vampire en pyjama

Je ne vais pas vous redonner tous mes coups de coeur et mes coups de griffe littéraire car je trouve ça soporifique : vous les trouverez sans problème dans les chroniques. En tout cas, 2018 aura été marquée par la lecture de nombreuses nouvelles plumes et actuellement je suis en pleine découverte d’un auteur de polar américain, journaliste d’investigation de métier et dont je vous reparlerai prochainement car j’adooore Dura Lex. Il s’agit de Bruce Desilva, dont c’est le troisième livre traduit. Mais comment est-ce possible d’être passée à côté des deux autres, telle est ma question !?

En tout cas, je vous souhaite à tous une très belle année littéraire 2019 et tout ce qui va avec pour qu’elle soit réussie ! Au plaisir de vous lire ! 😉

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Ma dévotion – Julia Kerninon

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Helen et Frank se rencontrent à Rome, « à la villa Wolkonsky, où Nikolaï Gogol [a] écrit Les âmes mortes« . A l’époque, la villa abrite l’ambassade de Grande-Bretagne, où sont en train d’emménager leurs parents.  Le père d’Helen est ambassadeur, celui de Frank est premier conseiller. C’était pendant l’été 1950. Frank a 12 ans et s’adresse à Helen qui, on suppose, a le même âge : « Toi aussi, tu détestes ta famille ? »

Le livre débute sur Helen, âgée, qui tombe sur Frank sur un trottoir de Pimerose Hill à Londres, vingt-trois ans après leur séparation. Elle décide de lui raconter leur histoire. Et c’est parti pour presque 300 pages d’immersion dans leur vie. Frank et Helen ont été amis, puis amants, puis amis, puis amants, ou plutôt un mélange bizarre et pas très défini des deux. Helen est une bosseuse. Elle est admise à l’université d’Amsterdam, conformément à son souhait. Frank, lui, est recalé. Mais Helen parvient à persuader son père qu’il est bénéfique pour lui qu’il la suive là-bas. Frank ne fait rien, si ce n’est rêvasser pendant qu’Helen s’acharne au boulot. Cette dernière obtient du travail. Il veut être un génie. Il s’essaie à l’écriture d’un livre, à la poésie, mais sans trop de conviction ni de succès. Ils restent 16 ans dans l’appartement d’Amsterdam dans une relation étrange. Puis, par l’entremise d’un ami d’Helen, Frank se passionne pour la peinture et se met à peindre ses propres tableaux. Helen est soulagée : enfin, il fait quelques chose de sa vie. Un jour, il rencontre Annelieke Van Opstall, 33 ans, qui fait partie d’une famille d’industriels, « une dynastie dans le secteur de la métallurgie ». Elle a une galerie d’art et connaît des gens influents, riches. Et vous devinez la suite : Frank devient connu grâce à cette femme. Helen fait sa vie aux Etats-Unis où elle se marie et vit 5 ans auprès de quelqu’un qui l’aime. Sauf qu’elle est obsédée par Frank. Une rumeur lui parvient outre-Altantique et l’occasion fait le larron, elle rentre en Europe pour vivre en Normandie, avec Frank, dans la maison qu’il a acheté. Frank est à présent père d’un petit Ludwig, 7 ans au moment où Helen le rencontre.

Au début, on trouve Helen plutôt intelligente, courageuse, travailleuse, humble, effacée. Elle accepte de vivre dans l’ombre d’un homme qui fait bien peu grand cas d’elle. Mais il y a plusieurs événements dans cette histoire qui ont fait basculé mon jugement. J’ai fini par la trouver idiote, obtus, bornée, aveugle, frustrée, usurpatrice, égoïste et cruelle. On a envie de secouer ce personnage féminin et de lui dire d’ouvrir les yeux. Frank est un personnage pour lequel on a peu d’empathie aussi. Bref, ça fait deux personnages agaçants. Difficile d’aimer cette histoire, d’autant qu’au début, elle paraît fine. Mais elle termine un peu dans la caricature, la grosse ficelle, avec un autre personnage féminin qui est la « villageoise » au sens « monde paysan » qui va ravager Helen de l’intérieur, elle, la fille d’ambassadeur. La vraie victime du feu intérieur qui ravage Helen sera un innocent. Et on la déteste !

La plume de Julia Kerninon est érudite, vive, subtile, sérieuse, mais j’avoue que j’ai eu du mal à accrocher à cette histoire d’amour dévorant. Ou plutôt cette histoire de frustration. Car c’est une histoire d’amour à sens unique et ce qui ne peut qu’en découler. Des pistes ouvertes sont laissées en cours de route, sans exploitation du détail évoqué (les frères détestables d’Helen, quelle incidence sur sa vie adulte, pourquoi  ? ; le travail du personnage de l’artiste Frank Appledore n’est pas travaillé au-delà du fait qu’on sait qu’il est un peintre à succès ).

On voyage de Rome à Amsterdam, de Boston à la Normandie, de la Normandie à Londres. Il y a de nombreuses références à la littérature britannique (les Brontë, Dickens, Hardy , mais aussi le danois Andersen et tant d’autres)… Pourquoi avoir choisi deux personnages principaux britanniques et non pas français, c’est un peu bête, mais c’est aussi la question qui m’a aussi traversé l’esprit.

Bref, je reste sur ma faim et mon avis est donc mitigé.

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La loi de la mer – Davide Enia

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Traduit par Françoise Brun

Aujourd’hui tout le monde connaît le nom de Lampedusa, cette île mise sous les projecteurs des médias quand elle a vu s’accumuler les arrivées de migrants, morts ou vifs, en particulier ce 3 octobre 2013, dont personne sur l’île n’a vraiment envie de parler. C’est le jour où Lampedusa est devenue le centre du monde, un cimetière à ciel ouvert : 368 cadavres repêchés et 155 survivants.

Davide Enia, originaire de Palerme connaît bien cette île perdue au large de la Sicile et de la Tunisie : il y passait ses vacances enfant. L’auteur, écrivain, dramaturge et acteur, endosse ici le rôle de reporter dans ce récit autobiographique, qui ne s’en tient pas aux bateaux qui chavirent. Davide Enia part interroger les habitants de Lampedusa, des amis ou des inconnus pour les faire parler et convainc aussi son père, médecin en retraite, de l’accompagner pour faire des photos. Peu à peu l’omerta pudique sur ce 3 octobre 2013 se brise. Et celle d’un père et de son fils qui ont du mal à communiquer, également. Un récit de naufrages intime et humanitaire.

Ce qui arrive à Lampedusa, c’est vingt ans d’Histoire géopolitique, jusqu’à la tectonique des plaques qui voit l’Afrique avancer vers l’Europe (j’ai aimé ce détail !)

Davide Enia livre un récit sans voyeurisme, pudique, mais dont le souci de vérité n’épargne aucun détail. Un hymne à la vie, un hommage tant aux naufragés qu’aux habitants de la belle Lampedusa, à leur courage à tous. Un récit intime également qui permet d’appréhender l’Histoire au-delà des mots.

Un livre qui redonne leur humanité et un visage aux migrants, au-delà des chiffres auxquels les réduisent les médias et les politiques. Je ne peux que vous inciter à le lire.

J’ai envie de découvrir les autres livres de l’auteur, clairement !

Voir aussi la chronique de Fanny du Manoir aux livres

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Présumée disparue – Susie Steiner

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Traduit par Yoko Lacour

Susie Steiner propose de suivre les aventures de Manon Bradshaw, sergent-détective de son état, dans le Cambridgeshire. Signes particuliers : 39 ans, célibataire qui fouine sur internet pour trouver l’âme sœur ou traquer les criminels.

Pendant les fêtes de fin d’année, Edith Hind, une étudiante « bien née » ne donne plus signe de vie. Son petit ami donne l’alerte. Manon est en charge de l’enquête, avec son collègue Davy. Le récit adopte à plusieurs reprises le point de vue des principaux personnages de l’histoire, offrant une galerie de portraits intéressante, du britannique aristocrate à l’immigré. Des liens surprenants qui se tissent entre eux,contre toute attente.

Cette histoire fait la part belle à la vie privée de son héroïne qui a un côté Bridget Jones, un aspect amusant et original pour un personnage de sergent détective. C’est le point fort de ce roman policier, qui n’est pas d’une tristesse à pleurer, au contraire, et en même temps aborde des thématiques tout à fait sérieuses comme la solitude, l’homosexualité, la pauvreté, l’enfance maltraitée, le droit à la différence.

Susie Steiner privilégie les personnages à l’intrigue à proprement parler qui se clôture de manière assez banale presque prévisible. Restera à connaître le motif de cette disparition. La note positive du dénouement évite de plomber l’ambiance dans une atmosphère morbide. Un livre agréable à lire mais pas vraiment inoubliable non plus. J’aurais aimé que la dimension sociale soit davantage creusée.

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Ásta – Jón Kalman Stefánsson

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Traduit par Eric Boury

Un roman qui intrigue dès la page du titre : Ásta est sous-titré « Où se réfugier quand aucun chemin ne mène hors du monde ? » Où nous embarque Jón Kalman Stefánsson avec cette phrase bien mystérieuse, un brin mystique ? La page suivante contient quatre mots : « Les pages qui suivent ». On tourne la page et le contenu semble révélé : « renferment le récit de la vie d’ Ásta, qui a jadis été jeune, mais qui est nettement plus âgée au moment où ces lignes sont écrites ou, disons plutôt hâtivement griffonnées, puisqu »ici tout advient à grande vitesse , y compris quand l’histoire avance si lentement que le temps semble presque immobile. »

Jón Kalman Stefánsson va bousculer les habitudes du lecteur qui s’attendrait à un récit chronologique. Il est difficile de résumer l’histoire de ce roman sans en oublier la moitié en route. C’est une histoire d’amour : celle d’un père pour sa fille ; celle d’une fille, devenue femme, pour son amant disparu. C’est une histoire de femmes libres : Asta partie à Vienne pour étudier Brecht ; Helga, devenue mère trop tôt est comme une lionne en cage, et abandonne son enfant. C’est le roman d’apprentissage d’une gamine de 15 ans à fleur de peau, envoyée un été dans une ferme des fjords de l’Ouest pour la remettre sur le droit chemin – mais les choses ne vont pas se passer tout à fait comme prévu. C’est l’histoire d’un père qui a refait sa vie, à présent allongé sur l’asphalte d’une ville de Norvège, plein de regrets. C’est l’histoire de vies rêvées qui ont pris un autre chemin.

Jón Kalman Stefánsson raconte la vie, tout simplement, avec ses moments de lumière et d’obscurité. La déconstruction du récit lui donne réalisme, profondeur et un souffle hors normes.

La plume de l’écrivain se fait tour à tour et dans le désordre, poétique, moqueuse, lyrique, drôle, érotique, tragique, ironique, tendre, fantasque. On a chaud, on a froid, on rit, on est triste. On passe par toute une palette d’émotions et on n’en sort pas indemne. On s’attache aux personnages qu’on pense pouvoir croiser un de ces jours.

J’aime la malice de cet écrivain, ça ne fait que se confirmer !

Magnifique et génial.

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Rentrée littéraire irlandaise d’hiver (2019)

Je suis encore dans la rentrée littéraire d’automne dont j’ai lu une vingtaine de livres, (dont deux romans irlandais) qu’une nouvelle avalanche se profile à l’horizon ! On ne peut pas trop s’en plaindre non plus, d’autant qu’en matière de littérature irlandaise, ça s’annonce très prometteur, avec des livres attendus de longue date, des surprises et des revenants ! Je vous propose juste ma sélection pour la rentrée irlandaise d’hiver, le blog n’étant pas un catalogue fourgue-tout et n’importe quoi ! 🙂

Le 10 janvier,  aux éditions de La Table Ronde, Michèle Forbes est de retour avec Edith & Oliver (traduit par Anouck Neuhoff). Je suis assez impatiente, j’avoue.

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Présentation éditeur : « Belfast, 1906. Edith tombe follement amoureuse d’Oliver, un illusionniste ambitieux qu’elle croise un soir de fête trop arrosée et retrouve le lendemain sur scène, où elle doit l’accompagner au piano. Mais c’est sur la jetée de Dun Laoghaire, bien des années plus tard, que
s’ouvre le roman. Edith y attend, avec sa fille, le bateau qui les emmènera en Angleterre et contemple à regret le pays où elle laisse son mari après avoir tout tenté pour le sauver de ses démons et le soutenir à une époque où le music-hall pâtit de l’arrivée du cinéma. »

 

 

 

Par la même occasion, le même jour, sort au format poche (collection « La petite vermillon » son premier roman, Phalène Fantôme, chroniqué ici même. I23677

Paul Lynch, dont on attendait la parution en France depuis plus d’un an de Grace, eh bien le voilà qui arrive le 2 janvier aux Editions Albin-Michel (traduit par Marina Boraso). J’espère bien le voir au Centre culturel irlandais, dont je doute à peine qu’il n’y soit pas. 🙂 Sur le site de l’éditeur, j’ai vu une dédicace le 18 janvier à la librairie Mille Pages de Vincennes (à 19h). J’ai lu tous ses précédents romans (Un ciel rouge le matin et La neige noire, dont vous retrouverez les chroniques ici __multimedia__Article__Image__2019__9782226392169-j
Présentation éditeur : « Irlande, 1845. Par un froid matin d’octobre, alors que la Grande Famine ravage le pays, la jeune Grace est envoyée sur les routes par sa mère pour tenter de trouver du travail et survivre. En quittant son village de Blackmountain camouflée dans des vêtements d’homme, et accompagnée de son petit frère qui la rejoint en secret, l’adolescente entreprend un véritable périple, du Donegal à Limerick, au cœur d’un paysage apocalyptique. Celui d’une terre où chaque être humain est prêt à tuer pour une miette de pain.pour une miette de pain. »

 

 

 

Un petit nouveau en France mais que j’ai écouté parlé de Solar Bones en mars 2017 au Festival franco-irlandais organisé par le Centre culturel irlandais : Mike McCormak.71v+iCIiugL Publié pour la première fois, chez Grasset, avec  D’os et de lumière (traduit par Nicolas Richard), qui paraît le 9 janvier.

Présentation éditeur : « Marcus Conway est assis devant la table de sa cuisine, un sandwich et un verre de lait posés sur la nappe blanche. Il lit son journal et écoute la radio dans la maison vide, sa femme et ses deux enfants sont absents. Il est midi et les cloches sonnent l’Angelus, nous sommes le 2 novembre dans le village de Louisburgh, en Irlande. Pendant une heure, jusqu’au prochain bulletin d’information, Marcus se remémore sa vie depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte, sa vie de fils, de mari, de père, d’ingénieur du génie civil. Il désosse son passé comme il observe les ponts, d’un regard aussi rationnel qu’émerveillé. Il se souvient également des épreuves qu’il a traversées comme son combat contre la petite corruption locale qui menace sans cesse de mettre en péril la qualité de son travail, et donc la sécurité de ses concitoyens. »

Le 3 janvier paraîtra un roman de Colm Toibin, qui j’avoue, me fait un peu peur. Mais bon, pourquoi pas ? Je n’ai pas lu beaucoup de livres de lui, ce n’est pas mon auteur irlandais de prédilection, même si j’ai beaucoup aimé Brooklyn, qui est le plus populaire et peut-être le plus facile d’accès aussi. Maison des rumeurs, 9782221203613ORIun titre qui intrigue, alors pourquoi pas. A voir, même si c’est encore une reprise de mythe et que c’est un procédé littéraire vieux comme le monde. Présentation éditeur : « Après le sacrifice de sa fille, une mère fomente la mise à mort de l’assassin. Enragée, elle crie sa joie de venger son enfant. Puis son fils est enlevé et passe des années en exil où, dans un douloureux monologue intérieur, il revit le meurtre de sa soeur. Au foyer, il ne reste qu’une fille, obsédée jusqu’à la folie par la place démesurée qu’occupent les disparus dans le coeur de leur mère. Clytemnestre, Oreste, Électre. Ils mêlent leurs voix en un choeur tragique pour raconter ce drame. » Il ne fera pas partie de mes priorités .

Voilà, il y a de quoi s’occuper !

J’ai le dernier Lisa McInerney dans ma PAL depuis octobre, qui attend bien sagement un peu de temps à lui consacrer et le dernier John Boyne dans ma liseuse. Malgré le Grand Prix Elle, j’arrive à lire quelques livres en dehors… Je rêve de trouver Paul Lynch ou Michèle Forbes dans les livres qui nous seront proposés en lecture pour le prix en 2019  🙂

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Prochaine chronique : Asta, de Jon Kalman Stefansson, que j’ai dévoré pour le Grand Prix des Lectrices ELLE. Le troisième roman que je lis de l’auteur, qui ne fait que confirmer son talent. J’ai lu plus de 7 livres, pour la plupart des pavés le mois dernier. Je les ai « chroniqués » pour Elle dans le cadre du Prix, dans le timing. Il y avait, dans les bonnes surprises, catégorie roman : La maison parmi les arbres de Julia Glass, dont je découvre la plume, un roman exigeant mais envoûtant aussi, qui est un bel hommage à la littérature jeunesse, entre autres. Et puis Suzanne, de Frédéric Pommier, roman tendre, drôle, mais aussi un coup de griffe sur les conditions de vie de nos aïeux dans les EHPAD et autres maison « seniors », en France. Je suis contente que ces livres soient sortis sélectionnés par mon jury (contre toute attente pour le roman, car je pensais que Les heures rouges de Leni Zumas sortirait vainqueur et il est très bon aussi).

 

 

 

 

 

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César Capéran ou la Tradition – Louis Codet

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Voici un livre qui a 100 ans en 2018. C’est le dernier de l’auteur, Louis Codet, fauché par la Grande Guerre le 27 décembre 1914, à 38 ans. Une publication posthume chez Gallimard où il a paru en 1918. Je n’avais jamais entendu parler du bonhomme et j’aime bien les rééditions des livres oubliés !

Un court roman (ou une longue nouvelle) de moins de 100 pages, agrémenté d’illustrations. L’histoire d’un jeune Gascon, César Capéran,  monté à Paris. Pour y faire quoi ? C’est bien la question qu’on se pose car le bonhomme est plutôt du genre contemplatif. « Moi, je ne discute jamais, mon ami. Je suis simplement un homme qui pense. » Un personnage romantique et nostalgique, préférant vivre dans le passé que dans le présent.  A Paris, il se fait un unique ami,  qui lui rendra visite dans le sud, il y retourne entre deux pauses parisiennes. A l’époque, c’est comme visiter un pays étranger et c’est succulent !

J’ai aimé me promener dans ce Paris d’autrefois et en Occitanie, loin du fracas de la guerre qui allait peut-être emporter ces personnages ensuite, on ne peut s’empêcher d’y songer… Il y a de la douceur de vivre.

« La Seine, un peu à notre gauche, telle qu’une longue écharpe de soie de Chine, se déroulait sous les agrafes de ses ponts ; les pégases d’or étincelaient aux angles du Pont Alexandre-III ; les serres du Cours-la-Reine faisaient briller leurs grandes jupes de verre, près des sombres Champs-Elysées. »

Il y a de l’élégance, de la poésie, de l’humour et un charme désuet dans la plume de Louis Codet.   C’est une chouette idée de l’avoir réédité. Un bel hommage à la mémoire de l’auteur. Un témoignage du temps. Je ne peux que vous conseiller d’y jeter un oeil ! Vous le trouverez dans la collection de poche « La Petite Vermillon ».

Merci aux éditions de la Table Ronde.

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