Rien qu’une vie – Graham Norton

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Traduit par Sarah Champion

Encore un auteur irlandais que je n’avais jamais lu. Mais bon, c’est son premier roman, paru au printemps dernier en France aux éditions Stéphane Marsan (en 2016 pour la Grande Bretagne).  Graham Norton est comédien et animateur TV. Parcours atypique donc.

Des ossements sont trouvés par des ouvriers sur le chantier de construction d’une nouvelle résidence dans le petit village de Duneen. Il ne se passe jamais rien là-bas, à part les commérages. Donc stupeurs, tremblements mais curiosité exacerbée. On prévient le représentant des forces de l’ordre locale, le sergent Patrick James Collins. Surnommé « PJ ». Il prévient les pointures de Cork et voit débouler dans son village le commissaire Linus Dunne. A priori, ils ne sont pas faits pour s’entendre. Du moins c’est tout de suite ce que pense PJ : « Ce type était un connard fini. Tout en lui respirait l’arrogance : ses cheveux gominés, son nez aquilin, long et fin, son costume et sa chemise fraîchement repassée. Qui portait des chaussettes assorties à sa cravate ? » Il faut dire que PJ a de quoi être complexé : il n’aime pas son surpoids, son obsession pour la bouffe que lui mijote Mme Meany. Pourtant il va devoir faire avec.

Les ossements font remonter à la surface une vieille histoire : celle de la disparition de Tommy Burke, un jeune homme volatilisé du jour au lendemain. Certains disent qu’il a pris le train pour Cork suite à une histoire de coeur brisé. Les restes ont été trouvés sur la ferme qui appartenait à sa famille, avant qu’il ne la reprenne au décès de ses parents.
Cette histoire, c’est pas de pot pour les frères Flynn qui avaient l’intention de construire le lotissement sur le terrain de l’ancienne ferme. Dans les années 90, ils avaient repris la petite société de construction de leur père et le boom économique du Tigre Celtique leur avait permis de se faire un petit magot. Mais le krach boursier est passé par là : à présent, leur seule fortune se résume à leur voiture et leur maison. Tout le monde les boude. Ce chantier devait être leur grand retour.

Et puis, il y a les soeurs Ross qui vivent toutes les trois dans leur domaine. Une scène mémorable a opposé par le passé Evelyne à Bird Riordan, une vraie bataille de chiffonnière qui se crêpent le chignon pour le même homme : Tommy Burke. Il faut dire que pour Bird, Tommy était l’occasion de sa vie…

Et puis, il y a Mme Meany, si discrète.

Graham Norton brosse un tableau mordant, drôle et tendre d’une petite communauté en émoi. Sa plume mordante ne rate pas une occasion de nous faire rire (en tout cas, moi il m’a fait rire). L’intrigue tient la route et les rebondissements font de ce livre un bon « page turner ». L’auteur n’hésite pas à creuser le passé de ses personnages, qui nous surprennent.  Il y a deux bonnes femmes pas sympathiques dans cette histoire : Evelyn, la garce qui se prend un râteau et sa soeur complétement fêlée. Je me suis davantage attachée à Mme Meany (la femme de l’ombre va vous surprendre !) et à Bird. J’ai adoré PJ, avec ses réflexions à l’emporte pièce mais plus perspicace qu’il n’y paraît. Même Linus devient intéressant. Ah, puis il y a une idylle entre PJ et un témoin de l’enquête (je ne vous dis pas laquelle) le met dans un situation délicate. Surtout quand cette femme est mariée. Double galère.

« Tel un caméléon obèse en uniforme de policier, son visage tout entier prit la même teinte que l’empreinte rouge du baiser qui se détachait sur sa joue. »

La fin laisse présager la suite des aventures des deux compères. J’espère. C’est peut-être une une lubie de ma part !

On passe un bon moment avec ce roman sans prétentions, mais au charme fou .

 

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10 ans

28 novembre 2009-28 novembre 2019. Le blog a 10 ans. Eh oui, ça passe vite !

Je ne suis pas en mesure d’en écrire des kilomètres car le hasard fait que je suis en Irlande.

10 ans 1 blog, 2 plateformes. Plus de 453 articles. Et comme je n’ai pas les chiffres, je me demande si ce n’est pas davantage. Mais peu importe : le « moteur » c’est l’envie. Et l’amateurisme total.

J’espère pouvoir continuer encore quelques années. 😊

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Bad Girl – Nancy Huston

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Bad Girl « Classes de littératures » est un récit à la lisière invisible entre la fiction et l’autobiographie. Le lecteur qui connaît l’oeuvre de Nancy Huston s’aperçoit rapidement que le narrateur qui apostrophe une petite Dorrit n’est en fait qu’une seule et même personne : l’auteure qui s’adresse à son moi même pas encore née.

« Toi, c’est toi. Dorrit. Celle qui écrit. Toi à tous les âges, et même avant d’avoir un âge, avant d’écrire, avant d’être un soi. Celle qui écrit et donc aussi, parfois, on espère celui/celle qui lit.
Un personnage. »

Nancy Huston choisit un point de vue original en s’adressant au foetus qu’elle a été, ce bébé non désiré dont il a été question de se débarrasser. Mais qui s’accroche. Tout ce qu’elle peut. « S’accrocher, Dorrit, sera l’histoire de ta vie. »

Avec beaucoup d’humour, Nancy Huston raconte l’histoire improbable de la rencontre de ceux qui seront ses parents. Elle remonte l’arbre généalogique pour tenter de cerner ce qui a pu faire d’elle ce qu’elle elle devenue. La relation difficile à sa mère, qui l’abandonne à l’âge de six ans, un père largué et adultère, un  grand frère, Stephen qui sera son modèle, sa bouée de sauvetage, celui qui lui apprendra à lire à 4 ans et par là ouvrira la grande histoire de sa vie : la littérature. Le divorce de ses parents quand elle a dix ans. Le remariage de son père, fils de méthodiste, à une Allemande catholique romaine. Le déracinement d’une enfant trimbalée partout par les déménagements successifs à travers le Canada et à l’étranger. La littérature comme point de repères. La folie dans une famille de barrés. Le trauma de la prime enfance qu’on se trimballe toute sa vie. L’envie d’écrire pour être entendue. Puisqu’on ne l’écoute pas.

« Te fera immanquablement disjoncter le fait de n’être pas entendue lorsque tu parles (…)

Te rendront capable de meurtre (ou presque ces employés de la poste, de la banque, de n’importe quelle entreprise ou administration, qui t’ignorent ou te répondent comme des automates (…) ».

Les phrases s’alignent, brèves, incisives, poétiques, cash, crues, percutantes, moqueuses. Les évocations se succèdent sans souci de chronologie, (ben oui, quand on n’est pas née, le temps n’a finalement pas d’importance, on sera mais on n’est pas encore).

« Tu liras matin et midi, soir et nuit. Tu liras en marchant, en mangeant et en allant aux toilettes, tu liras avec une torche électrique en te cachant sous ton lit, tu liras dans le bus, dans le train, et sur le siège de la voiture, si tu pouvais lire en dormant et en jouant au piano tu le ferais aussi. »

Basel Van der Kolk, psychologue néerlandais « dit que le trauma vous conduit à perdre toute motivation, donc tout affect, et vous paralyse. (…) Il dit que le but de l’émotion est la motion, le mouvement : nous rapprocher ou nous éloigner les uns des autres. » Il dit que contrairement à la notion freudienne selon laquelle parler de son trauma aiderait à le surmonter (…) sont plus efficaces (…) la danse, le théâtre, le rolling et le yoga. Des trucs de corps ».

« Oui les femmes devenaient barjos plus souvent que les hommes, mais certains hommes devenaient barjos aussi. Le grand-père d’Alison, par exemple (fils de la dame qui hurlait à la lune). Totalement barjo.
Peut-être sa mère sorcière était elle-même devenue Barjo avant de venir au Canada, voire née barjo, et avait-elle transmis à son fils les gènes de sa barjoterie ? Peut-être as-tu hérité toi aussi, Dorrit, un peu de cette barjoterie de son arrière-arrière-grand-mère ? (Avoue-le : dans ton for intérieur, n’as-tu pas toujours eu un peu envie de hurler à la lune ?) »

Comme tous les autres livres de Nancy Huston lus jusqu’à présent (ça doit être mon 4e), j’ai vraiment beaucoup aimé. C’est original, intelligent, intellectuel certes, mais ça fait sens sans donner mal à la tête. On se laisse embarquer par sa prose avec un plaisir non dissimulé. J’ai beaucoup souri, signe d’une lecture réussie !

Ce livre date de 2014.
J’espère quand même un jour arriver à aller l’écouter parler de son oeuvre !

 

 

 

 

 

 

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I am, I am, I am – Maggie O’Farrell

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Traduit par Sarah Tardy

J’ai laissé passer la déferlante du printemps dernier qui nous a mis sous le nez, en boucle, le dernier livre de Maggie O’Farrell. Car au bout d’un moment, quand on voit toujours le même livre en boucle sur les réseaux, perso, ça me saoule un brin et je m’en détourne. D’autant qu’au même moment sont sortis d’excellents romans irlandais qui sont passés presque inaperçus sur le web.

Il me restait dans ma PAL 4 livres d’auteurs irlandais publiés entre août 2018 et le printemps dernier : Miracle du sang de Lisa McInerney ; D’os et de lumière de Mike McCormack ;  Rien qu’une vie de Graham Norton ; I am, I am, I am de Maggie O’Farrell. Sauf qu’en écrivant ces lignes, je m’aperçois qu’en fait il y en a 5 car j’ai oublié Les amants de Coney Island de Billy O’Callaghan (planqué dans ma liseuse) :p . J’étais limite en panne de lecture en train de tourner en rond devant ma bibliothèque, incapable de choisir mon prochain roman irlandais. J’ai demandé aux copains sur Instagram et ils ont majoritairement désigné Maggie O’Farrell. Donc, voilà, je l’ai ENFIN lu ! 🙂

J’ai lu tous les romans de l’auteure sauf un (le fameux « sauf un » qui fait suer !). Ils sont tous chroniqués sur le blog. J’ai eu des hauts et des bas avec Maggie O’Farrell, je trouve ses livres assez inégaux. Sans doute une des raisons supplémentaires qui ne m’a pas fait me jeter dessus à sa sortie.

Comme tout le monde le sait déjà, I am, I am, I am n’est pas un roman, mais une autobiographie centrée sur « 17 rencontres avec la mort », comme l’indique le sous-titre. 17 fois où l’auteur a croisé la Grande Faucheuse venue pour elle ou ses enfants.  Les chapitres se focalisent sur diverses parties de son corps et développe la manière dont elles ont été meurtries : le cou (1990 et 2002) ; les poumons (1988,  2000 et 2010) ; la colonne vertébrale, les jambes, le bassin, l’abdomen, la tête (1977) ; le corps tout entier (1993) ; le ventre (2003) ; bébé et système sanguin (2005) ; le système sanguin (1991) ; la tête (1975) ; le crâne (1998) ; les intestins (1994) ; le système sanguin (1997) ; cause inconnue 2003 ; le cervelet (1980) ; ma fille aujourd’hui.

La construction  d’un point de vue anatomique et anachronique est indéniablement originale. Certains récits sont émouvants et/ou révoltants, notamment ceux liés à la maternité, à la maladie neurologique contractée par l’auteure. Mais la « surprise » est finalement le dernier chapitre, dédié à la maladie de sa fille, atteinte d’une forme grave d’allergie à tout, qui lui fait risquer sa vie à chaque seconde, la forme la plus visible étant un eczéma aggravé. Dans les remerciements, on découvre qu’une donation sera faite à la Anaphilaxis Campaign grâce aux recettes de ce livre.

On ne peut pas rester indifférent au calvaire de la petite atteinte d’anaphylaxie et à la vie de ses parents, en état d’alerte permanent.
« Ma fille souffre de réactions allergiques, de divers degrés de gravité, douze à quinze fois par an en moyenne. Je tiens un journal détaillé. Ma fille est née avec un déficit immunitaire, ce qui signifie que son système ne réagit pas suffisamment face à certaines choses, et trop face à d’autres. Un simple rhume pour les autres enfants signifie un séjour à l’hôpital pour elle, avec un respirateur artificiel et perfusion. » Cette maladie signifie aussi un bébé défiguré par son eczéma, une plaie vivante.
« A l’âge d’un mois, son corps était comme piégé dans un plâtre blanc et cru, celui de l’eczéma. Sa peau craquait lorsqu’elle pliait le poignet, le bras, la jambe ; la maladie avait envahi le moindre millimètre de peau, la moindre fissure (…). L’eczéma dans sa forme la plus grave peut être dangereux voire mortel » pendant que la pédiatre se contente de prescrire froidement la même crème totalement inefficace. Et vous, lecteur, vous bouillez de colère, à l’instar de l’auteure (pour avoir vécu le même genre de situation de médecin incompétent, incapable de vous donner une adresse de spécialiste) !
Un espoir émerge le jour où Maggie O’Farrell parle du problème de sa fille à une amie qui lui conseille l’adresse du meilleur spécialiste qui exerce en médecine privée. Là, moi-même je sais qu’on s’assied sur tous ses principes et qu’on fonce, même si on doit y laisser  beaucoup d’argent. Même si cette médecine à double vitesse vous révolte.

L’autre récit qui m’a marquée est celui où elle explique son accouchement (« Ventre, 2003), dans un hôpital qui lui refuse la césarienne. Elle a beau expliquer qu’elle a une maladie qui l’empêcheront d’accoucher par voie basse, les médecins lui refusent sous prétexte que c’est « la césarienne est un culte, une mode. Qu'[elle] a lu trop de magazines féminins » ! (Je rêve !!!) Le médecin ajoute qu’une césarienne est un acte chirurgical lourd. Et alors ??? On devine toute de suite les histoires de gros sous qui se cachent derrière de telles affirmations. 😦
« Les médecins, dissimulés derrière un rideau hissé à la hâte, laissaient des empreintes de pas rouges en se déplaçant. L’une d’entre eux, une jeune femme nord-irlandaise, qui paniquait, était en train de dire, « Je ne peux pas, je ne peux pas, je ne sais pas comment faire. » «  (déjà, youpi, c’est hyper rassurant !)
« (…) j’étais allée à mon rendez-vous avec la chef de clinique d’un grand hôpital londonien (la même chef qui, quelques mois plus tard, s’exclamerait « Je ne peux pas, je ne peux pas », je ne sais pas comment faire, pendant que je serais en train de saigner sur la table d’opération). Je lui avais expliqué qu’enfant j’avais contracté un virus à cause duquel j’avais passé un an en fauteuil roulant et gardé une faiblesse musculaire ainsi que des dommages nerveux et cérébraux. Les neurologues et les pédiatres qui m’avaient suivie à l’époque m’avaient dit que, si je voulais un jour, avoir des enfants, il me faudrait une césarienne. (…) A peine étais-je arrivée à la moitié de mon discours que la chef de clinique m’a interrompue d’un ton nerveux.
« Il faut que j’en parle à un spécialiste », a-t-elle dit avant de sortir en trombe du cabinet. » Et le spécialiste de répondre : « Vous n’avez aucun problème, a-t-il conclu après deux pas. Vous accoucherez normalement. » Le médecin va jusqu’à mettre en doute sa maladie, lui demande des preuves. Moi, je faisais des bonds en lisant ces lignes ! Maggie O’Farrell souffre l’ataxie. Comment un homme, et une femme, de surcroit médecins, peuvent imaginer qu’elle fabule ? Comment est-ce possible qu’encore au XXIe siècle, dans des pays développés on vous nie en tant que femme de disposer d’une méthode d’accouchement qui vous permet d’éviter d’y laisser votre vie (et celle du bébé) ? Comment peut-on se permettre de vous laisser souffrir en toute connaissance de cause et au nom de quotas ?
« Mourir en couches semble être un danger totalement daté, une menace extrêmement lointaine entre les murs des hôpitaux  des pays développés. Mais une enquête récente a classé le Royaume Uni 30e sur 179 pays en matière de taux de mortalité maternelle. Au Royaume Uni, les femmes ont une chance sur 6 900 de mourir en donnant naissance à leur enfant, ce qui surpasse de loin les risques encourus en Pologne. (…)
La cause la plus répandue de mortalité maternelle dans le monde est l’hémorragie post-partum. »
On peut remercier Maggie O’Farrell de dénoncer ces pratiques et attitudes d’un autre âge. Pour des raisons économiques.

Ces deux récits qui m’ont fait le plus réagir, qui avaient le plus d’intérêt parce qu’ils dénoncent des attitudes médicales inacceptables. Parce qu’il faut se battre comme un diable pour obtenir des diagnostics fiables devant des médecins incompétents qui refusent de vous donner le nom d’un confrère pour une raison ou une autre.

Les autres historiettes où Maggie O’Farrell raconte ses agressions, sa noyade (ratée), sa dysenterie amibienne et d’autres choses (dont je ne me souviens déjà plus), m’ont laissée beaucoup plus indifférente, sans doute parce que c’est davantage autocentré. Souvent, mon attention divaguait ailleurs, sans que je sache vraiment identifier pourquoi, si ce n’est que je m’ennuyais et que je me demandais pourquoi elle nous racontait ça.
Dans un registre similaire, Emilie Pine m’a beaucoup plus touchée car il y a une dimension féminine universelle dans ses essais, même si elle parle d’elle, que je n’ai pas retrouvé ici.

Un avis mitigé, donc pour une lecture en dents de scie où je me serai bien contentée que de certains chapitres .
Le but affiché de ce livre est de récolter des fonds pour la recherche contre l’anaphylaxie (on peut totalement le comprendre) et de dénoncer des pratiques médicales douteuses (du moins c’est ce que j’en ai perçu). C’est pour moi tout l’intérêt de cette oeuvre.

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Friterie-Bar Brunetti / Je ne suis pas un héros – Pierre Autin-Grenier

Je suis curieuse : j’aime bien découvrir de nouveaux auteurs. Cette rentée littéraire est plutôt riche en la matière dans ma pile personnelle, avec les auteurs irlandais  dont j’ai parlé dans mes précédentes chroniques. Mais il n’y a pas que l’Irlande dans la vie (n’est-ce pas ? 😉 ), il y a aussi des auteurs méconnus en littérature française.

Je vous présente donc  Pierre Autin-Grenier est né en 1947 à Lyon et décédé en 2014. Auteur de prose poétique, de récits et de nouvelles. Il a publié notamment Le radis bleu (2005)

Je me suis plongé dans Friterie-Bar Brunetti, à peine plus de 100 pages. Un hommage aux bistrots et autres troquets bien franchouillards. Eh oui, si les Irlandais se plaignent de la disparition des pubs, la France voit ses cafés suivre le même chemin. Pierre Autin-Grenier les fait revivre d’une prose haute en couleurs, pleine d’humour et de poésie. Du pilier de bistrot, à l’ouvrier qui vient se rincer le gorgeon, en passant par  dame Loulou montée sur talon d’escarpin, rien ne manque. Poésie de comptoir.

« Quand je pense aussi à ces pauvres bougres qui s’essoufflent jour après jour à boursicoter comme broutent les baudets au bout d’une corde et, le kiki serré d’angoisse, taquinent le C.A.C. pour tenter de s’en sortir, étendre au-delà de leur paillasse un empire de pacotille, qui grenouillent à perdre haleine dans l’immobilier pour vendre du sommeil au fleuron de l’immigration et tirer de ce manège matière à nourrir dans la rudesse une triplette de rejetons, mâles et femelle confondus, tandis qu’ayant moi-même abandonné tout projet de projéniture dans les limbes je donne l’apparence d’un qui se goberge de bons vins, sans cesse ne songe qu’à faire bamboche avec la bohème du faubourg aux frais, bien sûr, de la princesse, se la coule douce au soleil sous les palétuviers roses et ne montre en cela nulle marque de repentir ni n’a seulement souci du temps qui passe, alors, oui, c’est quasiment comme une sorte de honte qui me vient !

C’est comme ça que m’est arrivée cette idée saugrenue de quand même brosser à ma façon quelques histoires maintenant anciennes et tellement oubliées de la Friterie-bar Brunetti, maison fondée en 1906 au 9 rue Moncey et aujourd’hui disparue. »

« Domi, notre cantonnier, accroché à balai et brouette toute la sainte journée et qui connaît mieux la place du Pont que mulot son terrier comme s’amuse à le rappeler madame Loulou, il a sa vie durant voyagé de la sorte entre pavé, caniveaux et comptoirs ; deux coups de balai un coup de rouge vite fait bien fait et une portion de frites sur le pouce avalée, le voilà regonflé qui repart l’automne à la feuille morte, l’hiver à gadoue, à pas grand-chose l’été. »

Un texte court, des phrases à la « Marcel » (celui de la Madeleine) mais un ensemble très travaillé qui a su me séduire et m’étonner.

Je ne suis pas un héros ou la réalité vue par l’absurde. Le concept, qui fait mouche et je l’apprécie Je ne l’ai pas lu d’une traite, je l’ai picoré au gré de mes envies.  L’humour, encore lui, fait mouche !

« Une andouillette abandonnée par ses parents »
« Alors tout d’un coup je me suis senti comme une andouillette abandonnée par ses parents. Et même par l’humanité toute entière. Seul dans un poêlon oublié sur le gaz au creux duquel le beurre commence à brûler. Je réclamais une lichette de vin blanc pour adoucir cette douleur d’être né, aussi ce grésillement nauséabond de vie autour de moi. »
L’homme-andouillette a du souci à se faire… 🙂

Deux livres à la prose très recherchée, qui sortent de l’ordinaire,  dont on prend plaisir à la lecture.

Merci aux éditions de La Table Ronde d’avoir réédité ces oeuvres dans la collection « La Petite Vermillon ».

A découvrir.

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Jours d’hiver – Bernad MacLaverty

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Traduit par Cyrielle  Ayakatiskas

Gerry et Stella, originaires d’Irlande du Nord, vivant à Glasgow partent quelques jours se reposer à Amsterdam. Gerry et Stella ne sont pas de jeunes tourtereaux mais des personnes âgées, un couple qui semble vivre ensemble depuis toujours. Ils ont un fils adulte qui vit au Canada, ils sont grand-parents.

Stella est croyante, catholique. Gerry ne croit pas et a penchant pour l’alcool, même un sérieux problème. Mais ne voyez pas en lui l’ivrogne qui frappe sa femme, ni qui part en cacahuète dès qu’il a un coup dans le nez. Il veille sur Stella, s’inquiète dès qu’il la perd des yeux. Filer à l’anglaise, c’est souvent ce que va faire Stella pendant ce séjour dans la capitale néerlandaise, où Bernard MacLaverty nous plonge dans l’intimité de ce couple âgé.  Un voyage de couple ou un voyage de deux âmes seules ? Sortir de leur routine, de leur décor va-t-il rapprocher Gerry et Stella qui vivent comme deux vieux potes ? Le voyage va-t-il, au contraire, creuser le fossé et tuer le couple ?

On va suivre les personnages à travers les rues encombrées d’Amsterdam et sourire de leurs agacements. Gerry visitant le Rikjsmuseum c’est quelque chose !

« La technique de Gerry consistait à parcourir les galeries en tournant systématiquement à gauche jusqu’à ce qu’il ait visité toutes les salles. Au début, ils marchèrent ensemble. Mais parfois Gerry dédaignait des murs entiers de tableaux, leur accordant à peine un coup d’oeil, et Stella lui emboîtant le pas en se demandant pourquoi il faisait cela.
« Des bourgeois imbus d’eux-mêmes, déclara-t-il. Les natures mortes hollandaises… des tableaux de légumes qui ressemblent à des visages.« 

Bernard MacLaverty prend son temps, s’attarde aux détails minuscules qui n’ont rien d’anodin, avant de dévoiler le drame qu’ont dû affronter Stella et Gerry. Le jardin secret de chacun d’eux. On n’est pas vraiment dans une histoire feel good.

Chaque détail est l’occasion pour les personnages de s’échapper en rêveries, et de nous faire basculer, nous, lecteurs, dans une autre dimension spatio-temporelle. Sans transition. C’est un peu perturbant au début mais c’est par ce jeu de décalage, de clair et d’obscur, de divagations mentales que sera mis en lumière le drame.

L’auteur mêle adroitement l’histoire nord-irlandaise à l’histoire personnelle des personnages, pris dans la tourmente de faits qu’ils ne peuvent maîtriser, mais auxquels ils ont survécu, ou du moins pensent avoir survécu. Car des blessures invisibles mais indélébiles sont ancrées dans leur psyché et leurs corps maltraités. Leur traumatisme est encore une plaie à cautériser, un bloc de glace à rompre (il y a pas mal de références au froid, sous forme de glaçon ou de neige dans le roman, le titre lui-même en français ou VO : Midwinter Break…).

J’ai eu un gros faible pour Gerry, du mal avec Stella, surtout au début.  Puis elle m’a fendu le coeur, forcément ! Gerry avec sa bouteille et ses bleus au menton, sa maladresse, ses conclusions à l’emporte-pièce  est un vieil Irlandais craquant !

Un très joli roman,  subtil, minutieux, aux personnages attachants. Un portrait tendre et réaliste d’un couple âgé, pas du tout gnangnan.
Bernard MacLaverty questionne l’amour, la solitude, la fuite,  la foi, les blessures intimes, la difficulté de vieillir – ensemble ou seul.

Sourire quand, en plus, je trouve une référence à un roman de Joseph O’Connor dans l’histoire!

Jours d’hiver a obtenu le prix du livre de l’année 2017 aux Irish Book Awards. C’est le premier livre que je lis de l’auteur (faut dire qu’il en écrit un tous les 20 ans environs !)

Ma 10e lecture pour la rentrée littéraire et mon 5e roman irlandais pour cette rentrée d’automne.

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Notes à usage personnel – Emilie Pine

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Traduit par Marguerite Capelle

Emilie Pine, il y a quelques semaines, je ne savais même pas qui c’était. Et puis, le Centre culturel irlandais me l’a mise sous le nez sur Internet pour annoncer qu’elle serait là le 14 novembre pour présenter son livre, Notes à usage personnel. Une brève présentation attire mon attention. « J’ai peur d’être cette femme qui dérange. Et peur de ne pas déranger assez. J’ai peur. Mais je le fais quand même. »Anne Enright la cite en recommandation. Déjà, pour moi c’est une sacré référence !  Je lis la suite de la présentation. Je suis alors complètement intriguée et  impatiente que le livre sorte. J’ai laissé toutes mes lectures en plan dès que j’ai pu me le procurer. Dévoré en 2 jours, traîné partout,  presque sous la douche. Là pour pas grand monde jusqu’à ce que je l’ai fini.

Emilie Pine est professeure de théâtre contemporain à l’Université College de Dublin.
Ce livre a été publié en 2018 par une maison d’édition indépendante. En Irlande, « un phénoménal bouche à oreille le propulse en tête des meilleurs ventes. » En novembre, il est consacré Irish Book of the Year ! Il est finaliste du Prix Michel Déon. C’est son premier livre.

Ce n’est pas de la fiction mais un recueil de 6 essais où elle nous parle d’elle, de son histoire, de sa famille. Le genre de perspective assez casse gueule qu’il n’est pas donné à tout le monde de réussir. « Notes sur l’intempérance », « Les années bébé », « Se parler ou pas », « Saigner & autres crimes », « Quelque chose en moi », « Ceci n’est pas au programme ».  Voilà ce qui vous attend.
Je ne vais pas vous faire un résumé de chacun des essais, juste vous parler des trois qui m’ont le plus marquée.  J’ai peur de ne pas en parler assez bien. Cette chronique ne sera pas à la hauteur du livre, de toute façon.

« Notes sur l’intempérance » : Emilie Pine évoque son père, personnalité forte, égoïste et alcoolique. Ses parents se sont séparés quand elle avait 5 ans et sa soeur à peine quelques mois. Portant, cela n’a posé aucun problème à cet homme, au contraire bien content de mettre de la distance avec sa famille, en partant s’installer à Corfou. L’auteure raconte « l »expédition » en Grèce, pour elle et sa soeur, des années plus tard,  pour s’occuper de ce père malade, hospitalisé dans un établissement digne du tiers monde, le tirer d’un guêpier, le faire soigner et finalement lui sauver la vie. De son aveuglement. De la nécessité d’écrire sur lui et de lui soumettre. « C’est beau. Et courageux », répondra-t-il.  J’ajouterai aussi bouleversant.

« Bouleversant, c’est ce qui ressort aussi des « Années bébé »  où l’auteure aborde sans tabou son infertilité, son renoncement à devenir mère. Il est question du poids de la société, mais aussi du fait qu’en Irlande l’avortement était encore interdit et qu’on accorde plus d’importance au foetus qu’à la mère et au droit à l’information sur ce qui se passe dans son corps ! Il est question de sa galère à elle, de la mise en péril de son couple à force de vouloir à tout prix un enfant, de cette impression de se transformer en machine à sexe jusqu’au dégoût de soi-même. Emilie Pine raconte tout cela avec crudité, une bonne dose d’humour et de tendresse.

« Je fais pipi sur de bandelettes et dans des flacons d’analyse. Je me pisse sur la main quand le jet refuse de m’obéir. J’écarte grand les jambes pour le sexe, pour le spéculum du médecin. (…) Je suis pleine de crainte, d’espoir, de honte. J’ai peur d’être vide, ou d’être emplie de ce qu’il ne faut pas. J’ai peur de m’évanouir, de m’affaiblir, de faillir. Je ne sais pas quoi faire de tous ces sentiments. » « Nous avons tous deux voulu un bébé, et nous avons tous deux essayé très dur, et nous avons tous deux vécu le chagrin de la fausse couche. Et maintenant nous devons tous deux affronter autre chose : la réalité, et nos sentiments à l’idée de n’être peut-être jamais parents. (…) Mi-janvier, R et moi échangeons un regard. C’est un long regard, un regard chargé, un regard tendre plein de compassion mutuelle. C’est un regard qui confirme : pas de FIV. (…) Je n’aurai jamais de bébé. Cette réalité m’angoisse. Et j’ai du chagrin. Et je suis heureuse. (…) Un jour de l’année dernière, je suis rentrée du travail et j’ai trouvé R en train de ratisser des feuilles dans le jardin. Il a souri et j’ai remarqué dans la lumière vive de l’automne les nouvelles mèches argentées sur ses tempes. Et j’ai réalisé. Nous sommes en train de vieillir ensemble. »
Complètement retournée par ces pages, par le courage que cela nécessite d’arriver à mettre en mot une réalité si intime, avec tant de justesse.

On pense commencer à connaître la « dame », jusqu’au moment où on lit « Quelque chose en moi » : « la personne fofolle {qu’elle a été] dans sa prime jeunesse » . Même son compagnon ne connaît pas toute l’histoire, ni sa famille. J’avoue que là, je n’en suis pas revenue ! L ‘adolescence n’est pas une période facile et c’est celle de tous les dangers. Mais ce n’est pas tout le monde qui se fait virer de 5 collèges en 3 ans, qui passe de la jeune fille solitaire avec des vêtements de seconde main à la teufeuse de course, la jupe courte, le verbe haut, qui se shoote au speed, qui boit des alcools très sucrés et se nourrit exclusivement de Mars pour tenir debout, fière de pouvoir prétendre que la faim n’a aucune emprise sur elle. Elle couche avec tous les types louches qu’elle ne connaît pas. Fugue. Fait la manche. Trouve refuge dans des squats. Sèche de plus en plus les cours jusqu’à se faire virer, donc. Sa mère ? Sans doute trop occupée pour se rendre compte que sa fille est au bord du gouffre. Une gamine éperdument seule. Elle s’en est tiré seule : à 18 ans elle laisse tomber la drogue. La réalité sordide de sa situation la fait changer de direction.

« Le speed que je prenais me mettait les entrailles de plus en plus en vrac. J’étais incapable de dormir ou de rester immobile à cause des crampes. Je tremblais. Je me sentais ravagée. Je me suis réveillée un matin, j’ai pris une dose d’acide. Il y a quelque chose qui ne va pas, ai-je pensé, au moment même où je le faisais. J’étais confronté à un choix : tout ou rien. J’ai choisi rien. (…) Mais sans la drogue – surprise, surprise – le reste  n’était plus vraiment supportable. Les raves en entrepôt dont j’étais devenue adepte, et les squats où je vivais, étaient des endroits sordides quand on était clean. »
Ecrire ses pages ont été « une expérience très douloureuse » avoue-t-elle. « J’écris ceci aujourd’hui pour me réapproprier ces parties de moi que j’ai si profondément niées pendant si longtemps. J’écris ceci pour briser la loi du silence que j’ai respectée pendant tant d’années. J’écris ceci pour enfin me sentir présente dans ma propre vie. J’écris ceci parce que c’est la chose la plus puissante que je puisse imaginer faire. Enfin, j’écris ceci parce que je ne peux pas remonter le temps. »
 » J’ai été abimée mais je m’en suis sortie. J’ai passé mes examens de fin d’enseignement secondaire. J’ai obtenu une place dans une université irlandaise, où je me suis sentie chez moi. Je suis allée à des cours et des séminaires et j’ai rencontré des gens qui pensaient, comme moi que lire et parler bouquins était une activité valable. »
Emilie Pine est universitaire. C’est le contraste entre ces deux personnes qu’elle est qui est saisissant.

Je vous laisse vous-même découvrir les autres essais, dont l’excellent « Ceci n’est pas au programme » ou la vie d’une femme universitaire dans un milieu d’hommes.  Seul bémol : la traduction de cet essai m’a agacée parce que ce n’est pas parce qu’il y a une dimension féministe  qu’on est obligé de mettre de l’écriture inclusive là-dedans…  C’est contreproductif, et ça ruine complètement l’intelligence du contenu. Point de vue personnel.

Ce livre se lit comme un roman mais parle de la réalité féminine à travers une histoire personnelle qui touche à l’universalité, pourtant. Même si on n’a pas toutes vécu tout ce qu’elle raconte. Même si on est toutes différentes par notre histoire. On s’y reconnaîtra. De la violences faites aux femmes. Du corps féminin. Du sang. De sidération. De rébellion. De dépression. De séparation. De nos peurs. De sexe. De ruptures. D’addiction. D’amour. De la difficulté d’être une femme.

Un livre courageux et nécessaire.

« J’ai peur de reconnaître que je suis jeune, mignonne et impuissante. J’ai peur d’assumer tout ce qu’il y a de difficile, tout ce qu’il y a de moche, tout ce qu’il y a de déplaisant. J’ai peu de me dévoiler. J’ai peur qu’on me prenne en pitié. Qu’on m’en veuille. Qu’on m’engueule. J’ai peur d’être cette femme qui dérange. Et peur de ne pas déranger assez. J’ai peur. Mais je le fais quand même. »

Rendez-vous au CCI le 14. J’ai une journée surchargée mais j’irai quand même. 🙂

Voici donc mon deuxième coup de coeur irlandais en cette rentrée littéraire.

C’est ma 9e lecture de rentrée littéraire.

Le prochain livre irlandais que je présenterai sera Jours d’hiver de Bernard Maclaverty.
(Ce sera le 5e de cette rentrée littéraire « irlandaise » 🙂 )

 

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Les roses de la nuit – Arnaldur Indridason

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Traduit par Eric Boury

Je ne sais plus depuis combien d’années j’attendais la suite, ou plutôt, les aventures inédites du commissaire le plus célèbre d’Islande : Erlendur Sveinsson, bien sûr ! Je l’avais laissé en 2013, quelque part dans les Fjords de l’Est, en piteux état au bord  d’Etranges Rivages.  L’an dernier, a été publié Les fils de la poussière, l’un de ses premières aventures. Mais pour cause de Grand Prix des Lectrices Elle, je n’avais pas eu le temps de le lire. Et puis, c’est en allant acheter Les roses de la nuit que je me suis aperçu qu’il venait de sortir en poche. Une aubaine : 2 aventures ! Youpi !

Les roses de la nuit a paru en Islande en 1998. On ne le découvre que maintenant. Mais ce fut un vrai grand bonheur ! Arnaldur Indridason tel que je l’ai découvert en 2007, c’est-à-dire au meilleur de sa forme d’écrivain-journaliste.

A Reykjavik, un couple se réfugie dans un cimetière avec la bien étrange idée de faire mieux connaissance dans ce lieu… Sauf que, en plein feu de l’action, la femme est témoin de quelque chose qui va mettre fin de manière brutale à leurs ébats : le cadavre d’une jeune femme git sur la tombe du héraut de l’indépendance islandaise, Jon Sigurdsson. Quelle trouille ça fiche au mec qui se carapate vite fait bien fait ! Bergthora, elle, appelle la police. C’est ainsi que le téléphone sonne en pleine nuit chez Erlendur qui se bat avec son nouveau masque contre la soleil de minuit, objet censé l’aider à retrouver le sommeil ! 🙂 Bon, quand on connaît Erlendur, 50 ans, on sait qu’il est divorcé d’une femme acariâtre qui lui pourrit la vie, qu’il a deux enfants, Eva Lind junkie et Sindri Snaer, ivrogne. On comprend donc qu’il ait des insomnies et soit plutôt du genre bougon.

Erlendur se rend sur les lieux, accompagné de son jeune adjoint tout fou dès qu’il voit une jolie femme, Sigurdur Oli, et d’Elinborg que tous les lecteurs connaissent déjà.  Le trio va mener une enquête palpitante qui va les mener jusqu’au bout du monde islandais : la région des Fjords de l’Ouest.

Arnaldur Indridason est aussi journaliste. Ici comme dans tous ses romans, il scrute à la loupe la société islandaise, à travers des personnages attachants et paumés, qui tombe dans les griffes de gens peu scrupuleux. Dans cette aventure, il vous entraîne sur le thème de la désertification des villages de l’Ouest de l’Islande, le problème des quotas de pêche et le business juteux des entrepreneurs en bâtiments et autres promoteurs immobiliers prêts à tout pour faire du fric. Même si c’est de l’argent sale, celui de la drogue et du proxénétisme. Quitte à cogiter une exode rurale organisée « soigneusement planifié par les puissances du capital de Reykjavik ».

Indridason campe deux personnages originaires des Fjords de l’Ouest,  liés par une amitié à la vie à la mort : Birta et Janus. Ils vous tordent le coeur d’émotion. L’auteur vous raconte leur histoire personnelle, comme toujours. Découvre au fur et à mesure leur part d’ombre. Birta est indépendante à l’extrême à l’image de sa fragilité, aussi. Janus a un coeur immense, mais trop grand pour lui permettre de gérer son impuissance face à une amie qui s’autodétruit volontairement. Comment peut-on empêcher quelqu’un de se suicider à petit feu ?

Cependant, si c’est une histoire très noire, Arnaldur Indridason n’oublie pas l’humour (noir), d’une ironie mordante et subtil. Je me suis demandée à plusieurs reprises qui allait finir en viande fumée. Une manière, peut-être, pour l’écrivain, de faire revivre le quartier des Ombres à Reykjavik, celui des abattoirs abandonnés dont le seul bâtiment encore debout est le fumoir à viande, où les habitants avaient l’habitude de « sentir une délicieuse et familière odeur de mouton fumé » flotter dans l’air, jusqu’à sa fermeture des années plus tôt. D’ailleurs, Janus, jeune ouvrier, traine sur lui une odeur de bacon. 🙂

Enfin, les « méchants » sont ici deux sales types ayant réussi dans le business de l’argent sale jusqu’à devenir les plus puissants du pays, l’un ayant l’ascendant sur l’autre qui tire les ficelles pour mieux engranger le fric qu’il peut lui mettre dans les caisses.  Proxénétisme, pédophilie, rien ne leur fait peur.

Quant à Erlendur, son charme est (toujours) celui de personnage cabossé par la vie. Un grincheux au grand coeur, pénible à vivre mais attachant. Il forme un duo de choc avec son adjoint, qui tombe amoureux toutes les cinq minutes ou presque. Ah, Bergthora ! 🙂

Un bon suspense qui vous happe pour ne plus vous lâcher, entre fausses pistes et coup de théâtre. A lire jusqu’au bout.

J’ai refait mon voyage dans le Fjords de l’Ouest jusqu’à Isafjördur. Ce fut aussi un régal très personnel.

Tout petit aperçu de la Région des Fjords de l’Ouest
(c) Maeve

Bref, j’ai adoré cet opus des aventures du commissaire Erlendur Sveinsson, qui plaira sans doute  aussi à tous ses fans.

C’était ma 8e lecture pour la rentrée littéraire.

 

 

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Los Angeles – Emma Cline / Halfon, Boy – Eduardo Halfon

Une mini-chronique pour deux textes parus dans la collection de poche des éditons de La Table Ronde, « la non pareille », nom donné en référence « à l’un des plus petits corps typographiques (6 pts) ». Deux nouvelles dans un format ultra léger mais qui contient néanmoins des textes forts. Chacun à leur manière.

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Tout d’abord un coup de coeur pour Halfon, Boy d’Eduardo Halfon (traduit par Davifd Fauquemberg . C’est la deuxième fois que je lis la prose de cet auteur et la deuxième fois que je suis absolument emballée par la qualité de son écriture. Un beau texte, tendre et poétique, un hommage à la paternité et au travail de traducteur, mais aussi un questionnement : devenir père ou traducteur est-ce quelque chose qui s’apprend ? Un texte d’amour à l’enfant à naître. Bien évidemment.

 

Emma Cline, l’auteure du fameux The Girls revient avec un texte qui claque et démythifie en quelques pages Los Angeles, dans une nouvelle éponyme, traduite par Jean Esch. 81ETe0cU1eLSachez-le, cette ville dévore les rêves des jeunes filles qui veulent devenir actrice.

« Arrête, dit l’homme. Tu ne fais qu’aggraver les choses. »

 

 

 

 

 

Je reviendrai vers cette collection d’un format inédit. 🙂
Je crois qu’il y a un Sylvia Plath qui  a paru il y a quelques mois.

Merci aux éditions de La Table Ronde.

Mes 6e et 7e lectures de la rentrée littéraire.

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Girl – Edna O’Brien

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Traduit par Aude de Saint Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat

Après nous avoir menés dans l’ex-Yougoslavie avec Les petites chaises rouges, Edna O’Brien nous plonge dans l’Afrique des djihadistes. Ou plutôt de leurs victimes féminines. La quatrième de couverture signale que ce roman s’inspire « de l’histoire des lycéennes enlevées par boko haram en 2014 » au Nigeria. Pourtant, jamais l’auteure ne cite un pays ou le nom d’une secte djihadiste en particulier. C’est seulement dans les remerciements à la fin de l’ouvrage qu’elle explique qu’elle s’est rendue au Nigeria pour aller au plus près du problème, rencontrer des ONG et des victimes, mener son enquête.

Edna O’Brien à travers la voix de Maryam, donne la parole aux femmes victimes des exactions commises par les terroristes djihadistes, cette plaie du XXIe siècle, qu’ils s’appellent daesch, boko haram ou al quaïda (je ne mets volontairement aucune majuscule aux noms de leurs sectes). J’aurais presque envie de dire que si Edna O’Brien ne les cite par aucun nom, si ce n’est « djihadistes », c’est aussi pour ne pas leur faire cet honneur. D’ailleurs, ils n’ont pas de visages, pas de nom, rien. Tout se recentre ailleurs.

Le roman se focalise sur une jeune fille courage, enlevée par ces terroristes alors qu’elle était à l’école, et tout ce que vous imaginez qu’ils peuvent faire aux femmes, mais sans s’attarder non plus pendant 250 pages sur des détails sordides. L’essentiel est dit, en quelques chapitres, d’une plume acéré de mots qui sont comme des balles de plomb. Histoire de faire comprendre le calvaire.

C’est que l’espoir qui est le filigrane du roman. Maryam réussit à se sauver du camp de rétention, avec son bébé lors d’une attaque. « Un chuintement, un sifflement, puis un grondement comme si la terre se retournait. Notre armée était venue nous sauver. (…. ) J’ai saisi mon enfant, l’ai mise sur mon dose et j’ai pris le pagne avec l’argent de la fuite. » Si Maryam est mariée de force dans le camp, par chance, elle est tombe sur un homme bon, lui-même victime de la secte, embrigadé parce que sa mère est sans argent. S’engager, c’était subvenir à ses besoins. « Il m’a fait cadeau d’un voile, qu’ils ont dû voler dans une boutique en ville, avant de l’incendier. Il ne sentait pas le brûlé. (…) Il hésitait, pas comme les brutes, et j’ai su qu’il me faudrait l’encourager. Il a retiré mes vêtements, puis les siens, promenant ses mains sur mon corps, comme le ferait un aveugle, et c’était sa façon à lui de me prendre pour femme. Maryam Mahmoud. (…) Au matin, il a effleuré mes lèvres, délicatement, de son index, et il m’a dit le nom de sa mère. Onome. La personne qu’il aimait le plus. Il s’était engagé pour qu’elle ne meure pas de faim. La Secte écumait toujours les villages pour recruter des jeunes hommes en âge de combattre, leur promettant de grosses sommes d’argent. »
Bien évidemment, les choses tourneront mal pour Mahamoud, qui sera l’une des victimes de la secte qui l’a embrigadé... Si Maryam n’aimera jamais d’amour cet homme, elle ne souhaitait pas sa mort. Il va lui donner de l’argent qui pourra l’aider.

Maryam se sauve donc. Si son chemin de croix va croiser des gens qui vont essayer lui porter secours, comme des femmes peules et des nomades, cependant avoir été enlevée dans par des djihadistes, c’est devenir une« femme du bush », une paria. Plus jamais rien ne sera comme avant : rejetée par ses proches, les gens de son village, tous ceux qui apprendront de quoi elle a réchappé. Ils mettront de la distance avec elle. Lui demanderont de partir. Parce que la peur des représailles est là. Fréquenter ou héberger Maryam c’est risquer sa peau.

Ce roman m’a scotchée. Je connais la plume d’Edna O’Brien et j’ai lu plusieurs de ses livres. Celui-ci est sans doute son meilleur ! J’avais peur d’une fin dans un bain de sang et autre malheur supplémentaire. L’auteure évite cet écueil. Sa jeune héroïne, vraie femme courage ne s’est pas battue pour rien. L’espoir d’un futur meilleur est là.

« On était en sécurité. On avait trouvé un nouveau foyer, au moins pour l’instant. J’étais comblée d’une extase que je n’avais encore jamais connue. Des volutes de lumière emplissaient la chambre et éclairaient l’univers au-dehors. Tout était calme. En cet instant d’espoir et de bonheur sans mélange, il m’a semblé que ces rayons inondaient les dimensions les plus noires du pays lui-même. »

Girl est en lice pour des prix littéraires. J’espère vivement que ce roman sera récompensé et qu’il donnera l’envie aux lectueurs de l’Hexagone de lire l’oeuvre d’Edna O’Brien. Elle le mérite depuis bien longtemps et reste pourtant encore assez inconnue en France.
(Il n’y a pas que Maggie O’Farrell dans la vie ! 🙂 )

C’est ma 5e lecture pour la rentrée littéraire et ma 3e chronique irlandaise sur le sujet. 🙂

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